Avec Là où tout se tait, Jean Hatzfeld revient sur le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994 et donne la parole aux Justes : ces Hutus qui ont protégé et sauvé des Tutsis durant cette sombre période de l’histoire rwandaise.

Ancien journaliste à Libération, Jean Hatzfeld a de nombreuses fois permis de conserver la mémoire du génocide des Tutsis au Rwanda dans la région de Nyamata, au sud du pays. A travers cinq ouvrages, il a d’abord donné la parole aux victimes, puis aux génocidaires. Dans ce nouveau livre, il donne de la visibilité aux méconnus, les Justes hutus. 

Une violence extrême

L’auteur part à la recherche de ces rares Hutus qui ont dit non au génocide, au péril de leur vie. Au Rwanda, on les nomme les “abarinzi w’igihango”, les gardiens du silence ou les Justes. 25 ans après ce terrible drame, ils restent encore des personnages silencieux et plein de méfiance. Dur d’admettre encore pour certains qu’il y a eu des Hutus méritants. De nombreux sauveteurs ont été traqués et abattus sans laisser de trace. « Dans la fuite, si je me cachais ventre à terre dans les sorghos, est-ce que je pouvais penser à Silas ? ni à lui, ni à rien, sauf à ne pas être coupée. J’avais grande peur. »

Jean Hatzfeld a rassemblé à Nyamata les témoignages de ces hommes et de ces femmes qui auraient pu tout perdre en sauvant des vies. Un risque immense quand on sait qu’en sauvant un Tutsi, un Hutu était condamné à « être coupé ». Certains des survivants racontent ici leurs histoires extraordinaires. Avec leurs mots, dans une langue étrangère, ils relatent ce chaos encore parfois indescriptible. « Souvent des jeunes gens passaient à moto en criant devant les fenêtres : “Voilà un Hutu, il persiste à cacher des inyenzis, on va lui raccourcir les bras et les jambes”. »

Perçant de les entendre

Un témoignage rare et précieux, quand on sait que peu de Justes s’expriment, soit parce qu’ils se taisent, soit parce qu’ils sont morts. Raconter, c’est revivre ces moments d’horreurs, de doutes, d’émotions mais aussi la perte d’être chers laissés sur le bas côté pour survivre. « Les gens me parlent bien de mes parents. Mais au moment des commémorations, personne ne dit plus rien sur eux, personne pour prononcer leurs noms. Plus de mémoire, ça me cause un chagrin profond. »

Ce livre est aussi un hymne à l’amour, dédié à ces couples mixtes chassés et persécutés. A qui on demandait au mari ou à la femme de tuer l’autre, sous peine de se voir assassinés ensemble, les enfants avec. 

Ces histoires retranscrites telles des nouvelles nous heurtent, nous blessent et nous forcent à imaginer l’horreur de l’Histoire mais aussi le courage de ces survivants. Des témoignages saisissants qui nous font revivre le pire de ce génocide, mais qui redonnent foi en l’humain qui est capable du pire, mais aussi du meilleur. 

« Là où tout se tait », Jean Hatzfeld, Edition Gallimard, 224 pages, 19 euros

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