Pour la première fois en 1926, la revue américaine Vogue présentait au milieu des créations aux couleurs extravagantes et richement brodées, une robe noire simple, signée Coco Chanel. La petite robe noire qui s’est imposée comme LE grand classique de la mode féminine au fil du temps, fête cette année ses 90 ans. Retour sur l’histoire de ce vêtement iconique !

L’abbaye cistercienne d’Aubazine, au coeur de la Corrèze, a longtemps hébergé un orphelinat tenu par des religieuse catholiques. En 1895, elle se voit confier 3 fillettes qui ont perdu leur mère. Julie, Gabrielle et Antoinette Chasnel. Gabrielle est âgée de douze ans seulement lorsqu’elle découvre, avec ses soeurs, la vie austère et rigoureuse du couvant où elle apprendra à coudre. Six années qui marqueront profondément le style révolutionnaire de la future Coco Chanel. Entourée de nones portant l’habit religieux et d’orphelines vêtues comme elle de l’uniforme scolaire, Gabrielle évolue dans un monde en noir et blanc. Et ce noir la poursuivra toute sa vie. Elle s’inspirera beaucoup de ses souvenirs de l’Abbaye pour créer des vêtements aux lignes épurées, harmonieuses, comparables à l’architecture, aux couleurs neutres. Le beige rappelant les couleurs des murs du pensionnat. L’hypothèse de son futur logo, inspiré par les C entrelacés des vitraux a également été émis.

Le 1er Octobre 1926 fait date dans le monde de la mode. C’est ce jour là qu’apparaît pour la première fois dans la revue américaine Vogue, une robe noire toute simple, coupe droite, arrivant au genou, au beau milieu des créations aux couleurs extravagantes et richement brodées. Elle est signée Coco Chanel. Le magazine en est certain, ce design épuré deviendra une sorte « d’uniforme pour les femmes qui ont du goût ». L’apparition de la petite robe noire fera parler de Coco Chanel dans le monde entier. Le prestigieux magazine de mode Vogue America ira jusqu’à surnommer ce modèle en crêpe de chine « la Ford de Chanel », prévoyant qu’elle connaitra comme le fameux modèle T, une incroyable popularité en Amérique. La petite robe noire deviendra rapidement un classique. Ample ou près du corps, plus ou moins courte, décolleté ou ras du coup, elle prendra mille et une formes, restant toujours l’intemporelle petite robe noire. L’idée de Gabrielle Chanel restera elle aussi, celle d’une robe pour toutes les femmes. La créatrice a d’ailleurs un jour affirmé « grâce à moi, la femme du commun peut dès lors s’habiller comme la femme du monde ». C’est le début de la mode de masse, accessible à tous.

Il ne fait aucun doute que les années 20 sont marquées par une véritable révolution. Le progrès montre le bout de son nez, de nouvelles techniques industrielles apparaissent, avec en autre la diffusion massive de l’automobile qui remplace les moyens de transports collectifs. Les modes de vies évoluent, et notamment celui des femmes. C’est la première fois depuis des siècles que les femmes portent les cheveux courts, parées d’une petite robe noire pour « être chic à la Chanel ». Avant la première guerre mondiale, un tailleur avait besoin en moyenne de 17 m2 de tissus pour confectionner une robe seulement. Désormais, 6 m2 sont suffisant. Grâce à son modèle signature, Coco Chanel fait entrer le noir dans la garde-robe féminine et la raccourcie. Elle entend simplifiée radicalement une mode qu’elle trouve trop chargée. Une coupe simple, pour une élégance classique et une couleur sobre : le noir. Son modèle lancera un défi à tous les créateurs de mode de son époque et de celles qui suivront.

Gabrielle Chanel, dans son atelier 31 rue Cambon (1930)
Gabrielle Chanel, dans son atelier 31 rue Cambon (1930)

« Le noir génère une sensation forte. Le premier trait d’encre noir sur une feuille blanche c’est la première expression de l’idée, le premier frisson. Le noir permet à un artiste, à un illustrateur de mode comme moi de se concentrer sur l’essentiel. La couleur est une distraction tout comme les motifs. Avec la silhouette noire de la petite robe de Chanel, l’oeil n’est pas distrait. On est face à quelque chose de pur. » David Downton, illustrateur de mode

La petite robe noire soulignera la personnalité de celle qui la portera. Marlene Dietrich, Edith Piaf, Wallis Simpson, toutes l’adopteront. Elle conquiert rapidement le vaste monde et devient un must have à part entière. Elle est le test ultime pour tout créateur de mode, à qui le concept accorde une formidable liberté de création. En 1939, Coco Chanel fermait son atelier de couture, devinant que l’Europe entrait dans une période sombre, où la mode passerait à l’arrière plan. En août 1944, Paris est libéré, mais il faut attendre le moi de mai de l’année suivante pour que l’Allemagne capitule et que la ville retrouve une certaine sérénité. Le calme revenu, ses habitants ont a nouveau envie de légèreté et de belles choses pour oublier les horreurs de la guerre. Désormais, le nom d’un autre créateur de mode parisien est sur toutes les lèvres : Christian Dior. En décembre 1946, il ouvre son atelier au 30 avenue Montaigne. Ses créations célèbrent la féminité. Epaules arrondies et tailles de guêpes. Un journaliste américain salue la première collection de monsieur Dior en parlant de « New look ». Ce nouveau look soulignera désormais la silhouette des femmes occidentales.

Epaules arrondies et tailles de guêpes. Un journaliste américain salue la première collection de monsieur Dior en parlant de « New look ». Ce nouveau look soulignera désormais la silhouette des femmes occidentales. (1950)
Epaules arrondies et tailles de guêpes. Un journaliste américain salue la première collection de monsieur Dior en parlant de « New look ». Ce nouveau look soulignera désormais la silhouette des femmes occidentales. (1950)

En Europe, la petite robe noire tombe peu à peu dans l’oublie. Elle connait, en revanche, une gloire inespérée Outre Atlantique. Du jour au lendemain, Hollywood ne jure que par elle. Il suffira d’un mot pour faire apparaitre une image aux yeux des cinéastes :
Rita Hayworth, rôle principal dans le film culte en noir et blanc « Gilda » (1947), porte une robe noire entravée. C’est aussi en robe noire que Lauren Bacall joue dans « Le grand sommeil » (1947), au chat et à la sourie avec Humphrey Bogart. Ava Gardner porte également une longue robe noire dans « Les tueurs » (1946). En 1950, c’est au tour de Marilyn Monroe d’apparaitre en fourreau noir dans « Quand la ville dort ». Le classique de Coco Chanel, revu au goût hollywoodien devient un ingrédient clé des films américains. Voluptueuses, envoutantes, provocatrices, les stars de cinéma incarnent en robe noire des maitresses délaissées, des intrigantes égocentriques, ou des meurtrières au sang froid. A l’écran la femme fatale rusée, sensuelle, séductrice, porte la robe noire comme une arme. On constate dès lors que le modèle porté par Marilyn Monroe n’a plus rien à voir avec l’idée originale de Coco Chanel, celle d’une robe noire, simple et pratique. La petite robe noire se transforme en fourreau toute en sensualité.

Dans les années 50, la robe noire se démocratise et devient l’attribut de la femme fatale, jusqu’à ce qu’elle soit de nouveau réinterprétée à l’occasion d’une rencontre entre une actrice et un créateur de mode. 5ème avenue, Manhattan au levé du jour, la portière d’un taxi s’ouvre et une jeune femme en descend. Elle porte une robe du soir, décolletée dans le dos. La métamorphose de la petite robe noire suit son cours. Le rôle principal de « Diamants sur canapé » était à l’origine destiné à Maryline Monroe. Truman Capote, l’auteur de la nouvelle dont est tiré le film voulait que le personnage de la jeune provinciale Holly Golightly soit incarnée par une femme fatale. Monroe refusera. Et c’est ainsi qu’Audrey Hepburn interprétera le rôle de sa vie dans une robe noire du grand couturier Hubert de Givenchy. Le créateur de mode et l’actrice se rencontrent en 1954, sur le tournage de « Sabrina ». En 1960, pour « Diamants sur canapé », Givenchy met à la disposition d’Audrey Hepburn toute sa collection haute couture. Elle choisira un long fourreau noir en satin. Avec elle, la petite robe noire atteint des sommets de grâce.
Tandis qu’Hollywood célèbre le chic d’Audrey Hepburn, 1968 approche. Un peu partout dans le monde naissent des mouvements contestataires dont les maîtres mots sont : liberté, individualité, émancipation. La petite robe noire ne veut donc rien dire pour cette jeune génération revendicatrice, qui brandit l’étendard de la mini jupe au dépend de la haute couture.

En 1960, pour « Diamants sur canapé », Givenchy met à la disposition d’Audrey Hepburn toute sa collection haute couture.
En 1960, pour « Diamants sur canapé », Givenchy met à la disposition d’Audrey Hepburn toute sa collection haute couture.

De son côté, le grand couturier espagnol, Cristóbal Balenciaga remanie la petite robe noire en 1967. Avec des tissus fluides, traditionnels, très différents de ceux qu’utilisent la jeune styliste Iris van Herpen. En effet, Durant sa formation en design de mode, Iris van Herpen a apprit à travailler avec les matériaux les plus variés. Ses diverses ré-interprétations de la petite robe noire, passent par le polyamide et la peau de serpent synthétique pour atteindre des sommets d’extravagance. Au delà de l’aspect vestimentaire et commercial, la mode pour Iris van Herpen est un art, et se donne pour mission de créer la petite robe noire du futur. Pour mettre au point ses créations futuristes, elle travaille avec des architectes et des scientifiques, troquant un atelier de couture contre un laboratoire. La petite robe noire d’Iris Van Herpen voit le jour, couche après couche, dans une imprimante 3D.

« Elle a fait des choses absolument fantastique, des vêtements dans des matières extraordinaire dont on aurait jamais cru qu’elle puisse être exploité dans le domaine vestimentaire. On a besoin de styliste comme elle pour faire évoluer la petite robe noire aujourd’hui. Celle-ci a fait sensation dans les années 20, mais elle doit changer, se décliner dans de nouvelles matières, de nouvelles formes. » Suzy Menkes, journaliste de mode.

Variations innombrables

A la fin des années 70, les grands couturiers mettent résolument l’accent sur le prêt-à-porter. Le monde de la mode à une nouvelle capitale : Milan. Une génération de créateurs italiens très talentueux pose les fondements de la grande époque du « made in Italy ». Leurs collections sont destinées aux femmes actives, émancipées. Elles portent désormais les tailleurs pantalons et les blazers aux larges épaulettes signées Giorgio Armani, les coupes asymétriques de Gianfranco Ferré ou encore les modèles audacieux de Gianni Versace. Pour autant la petite robe noire n’est pas jetée aux oubliettes. Décontractée, légère, près du corps ou sexy, les italiens la décline à loisirs et font preuve de beaucoup de créativité et de liberté.

En 1983, Karl Lagerfeld prend la direction artistique de la maison Chanel, dont il redore le blason quelque peu poussiéreux. La marque connait une nouvelle jeunesse. Le changement, selon Karl Lagerfeld, est le seul moyen de survivre. Avec lui, la petite robe noire ne cesse de se transformer. Il mélange les traditions et remodèle à l’infini les mille et une variantes de ce grand classique. En 1985, deux italiens fondent la marque Dolce & Gabbana. Domenico Dolce, originaire de Sicile réinterprètera l’intemporel de Chanel dans le style de chez lui, version méditerranéenne. La robe sicilienne rend le duo célèbre au delà des frontières italiennes et fait remonter la côte de popularité de la petite robe noire. Elle est partout, désormais. Dans la rue, comme sur les tapis rouge.

En 1983, Karl Lagerfeld prend la direction artistique de la maison Chanel, dont il redore le blason quelque peu poussiéreux.
En 1983, Karl Lagerfeld prend la direction artistique de la maison Chanel, dont il redore le blason quelque peu poussiéreux.

En 1996, c’est au tour de Jil Sander de remanier encore et encore la petite robe noire. Ses coupes sont droites, sont style minimaliste. La robe parfaite, selon Jil Sander, c’est celle dont on ne peut rien retirer. Miuccia Prada contribue, elle aussi, à l’éternel métamorphose de la petite robe noire en 1997. La milanaise est la reine absolue du genre. Il s’agit pour elle de projeter dans un objet banale, toute la complexité des femmes, de l’esthétique et du présent. Gianni Versace, quant à lui, prend un autre chemin. Il l’ouvre sur les côtés et la maintient au moyen d’épingles à nourrice. Ses robes noires très osées entrent dans l’histoire.

Aujourd’hui, la petite robe noire est plus en vogue que jamais. Mythique, intemporelle, symbole d’une élégance à la française, elle a épousé les courbes des plus grandes stars. Mais si la petite robe noire est iconique, elle n’en reste pas moins unique. Voilà longtemps qu’elle ne renvoie plus à une seule image de femme. Ses variations innombrables attestent de la formidable créativité des stylistes. La petite robe noire peut varier à l’infinie, c’est la le secret de son succès et l’un des plus grands défis lancés aux couturiers. Elle a été inventé pour être sans cesse réinventée. Elle demeure encore et toujours, ainsi que l’entendait Coco Chanel, « une sorte d’uniforme pour toutes les femmes de goût ». La petite robe noire a su traverser les années sans prendre la moindre ride. Désormais, elle entre dans l’avenir et n’a toujours pas dit son dernier mot. Aujourd’hui la petite robe noire est plus moderne que jamais. Et tout a commencé avec Coco Chanel, il y a 90 ans…

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