Vanessa Larré adapte King Kong Théorie au théâtre de l’Atelier. Elle y fait incarner le premier livre autobiographique de Virginie Despentes en une pièce réjouissante, mordante et pleine de vérité. Dans une mise en scène plurielle et originale, le texte cinglant résonne dans l’écho de trois voix, celles d’Anne Azoulay, de Marie Denarnaud et de Valérie de Dietrich. 

« Jamais semblables avec nos corps de femmes »

Les premiers mots cherchent leur style, entre un pathos révolté et un virulent détachement. Mais très vite le pli est pris et le texte, à vif, tonne. Crus, les mots aussi incisifs que justes prennent aussi bien au corps lorsqu’ils sont déclamés en public que lu dans l’intimité. Cette triple voix que portent les comédiennes semblerait presque plus claire que celle qui dévore les lignes. Et si cette Despentes que l’on entend était ce quelque chose qui germe quelque part en chaque femme, n’attendant qu’un prétexte pour exploser ? Non, le viol n’est pas si exceptionnel, il frappe bien trop souvent ; non les femmes ne sont toujours pas en mesure de disposer de leur corps comme elles le souhaitent ; oui elles sont encore d’abord considérées par la seule caractéristique que leur offre leur plastique ; oui elles sont minimisées et toujours implicitement sous tutelle ; oui, leur désir est tu : on tait la masturbation, on tait les envies, on tait les fantasmes et on se range derrière ceux des hommes « Le désir c’est leur domaine, exclusivement » ; et oui enfin, elles continuent de se tirer dans les pattes. L’une des forces du texte brille justement dans ce non-jugement des femmes. Une tolérance rare, beaucoup trop rare. Despentes commence d’ailleurs son essai/autobiographie en ne lésant personne. Elle affirme que chaque femme est libre de coller au modèle imposé s’il leur convient mais qu’elle n’y arrive pas. Le problème n’est pas le carcan établit, ça n’est pas le masque de la féminité comme l’appelle la psychanalyste Joan Rivière, c’est qu’il est le seul existant, le seul toléré véritablement. « C’est l’obligation qui est dégradante ».

King Kong Théorie
crédits : Stanley Woodward

 

« Je veux pas me taire »

Le texte dit, il tonne avec des mots crus, il énonce des vérités absolues et la mise en scène l’épaule. Ingénieuse, elle séduit d’emblée par sa décence. Elle ne penche pas vers un voyeurisme déguisé, chose qu’il aurait été aisée tant le texte est suggestif. La prostitution, le viol et la pornographie -les affres du corps des femmes en soi- sont dédramatisés. Point de pathos affligeant, point de larmoyance, point de victimisation. Les choses sont factuelles, horrible et atroces mais factuelles et l’on suit ces trois femmes aux trois proches générations dire. Dire et montrer, deux termes qui ici s’emmêlent là où montrer trône bien souvent. Tour à tour marionnettistes, actrices, journalistes, danseuses de cabaret, punks, putes, victimes, témoins, les trois comédiennes jouent avec une caméra qui diffuse les images capturées sur le vif. Dénonciation d’une d’image que les arts plastiques et les arts visuels ont forgée, revendication d’une parole simple à énoncer, besoin d’être entendues et comprises.

Réactualisé, remanié et théâtralisé, ce formidable texte fait parti de ceux que tous devraient connaître. Crue sans être agressive, claire sans être totalitaire, cette pièce est un véritable plaisir. On y rit, on s’y révolte et on y travaille son indulgence : ça s’impose.

King Kong Théorie
crédits : Stanley Woodward

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King Kong Théorie, au Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris
Du mardi au samedi à 21H
Tarif unique à 33€ / Tarif chômeur : 17€ / Moins de 30 ans : 23€ / Moins de 26 ans : 10€

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Rédactrice en chef de la section art - La tête en l'air, les yeux droit devant, le cœur accroché, la main vive, la langue déliée et l'amour de l'art, toujours.