Il est l’un des derniers irréductibles. Gustave Kervern, acteur et réalisateur  – avec l’inséparable Benoît Délépine d’Avida, Mammuth ou encore Saint Amour – revient avec nous sur sa carrière à l’occasion de la 6ème édition du Champs-Élysées Film Festival où il est l’un des membres du jury. L’occasion de  poser son regard sur un monde, beaucoup trop calme à son gout. 
Bonjour Gustave Kervern, membre du jury de la  6ème édition du Champs-Elysées film festival.  Est ce que c’est votre premier festival en tant que jury ?

 

J’avais fait partie du jury court métrage au festival de Cabourg  ainsi que du CNC en tant que membre d’une commission pour les projets multi média. J’ai donc déjà eu cette expérience et ce type de rapport un peu conflictuel mais ce n’est pas un truc qui me plaît. Déjà parce que ça me prend énormément de temps et je n’aime pas trop les contraintes qui consistent à être obligé de voir des films. Il faut avoir envie de voir des films et pour moi ça dépend des périodes. Mais je suis toujours respectueux du travail des autres et je suis toujours resté jusqu’au bout d’un film même si ça m’ennuyait.

Le Champs-Elysées film festival met à l’honneur le cinéma indépendant. Dans quel état, selon toi, se trouve-t-il en France, et plus précisément le rôle que joue Canal +  maintenant dans son développement ?

Il est catastrophique. Pendant des années, Canal + a soutenu le cinéma français mais depuis la prise en main par Vincent Bolloré, la question est de savoir quel cinéma le groupe veut soutenir. C’est un peu facile de promouvoir les blockbusters alors que le but du jeu est d’encourager les films fragiles. Parallèlement à ça, le public ne répond pas toujours présent car il est saturé de supports, la VOD, Internet, le streaming… La curiosité se fait rare. Avant c’était les vieux qui prenaient les devants mais même eux, ils en ont marre.

Comme pour le vote?

Ils votent toujours mais j’aimerais bien qu’ils aillent moins voter …  Maintenant il y a vingt films par semaine noyés par des critiques de cinéma dithyrambiques, qui s’occupent plus de promouvoir le film avec des renvois d’ascenseur que d’émettre une véritable analyse cinématographique. Si on sortait Mammuth aujourd’hui, on n’atteindrait pas les 900 000 entrées.

Pensez-vous que le public boude ce cinéma de genre, très difficile à se faire produire et distribuer en France ? Cela vient de notre système de financement, ou le public est-il devenu fainéant ?

Le public a peut-être perdu sa curiosité. Il en a marre des faux films agrémentés de critiques avec « Exceptionnelle » ou « Magistrale » sur leurs affiches, pour être déçu par la suite. Je pense que nous sommes arrivés à la fin d’un cycle pour le cinéma comme pour la politique. Les films d’art et d’essai à la française sont en cours d’extinction, bouffés par des films inutiles qui n’ont ni fond ni forme. On est arrivé à la fin d’une époque et moi je suis plutôt content car il va peut être y avoir une réaction. On vivait dans un statu quo mollasson que ça soit politique ou culturel.

D’ailleurs, on a vécu en marge du festival le second tour des élections législatives. Est ce que la dominance du parti d’Emmanuel Macron est synonyme de renouveau politique pour casser ce cycle ou c’est un l’arbre qui cache la forêt pour une république autoritaire ?

Je ne sais pas trop, moi j’ai voté Macron. Le problème des partis anciens c’est qu’on a l’impression qu’ils ne travaillent pas, qu’ils vivent sur leurs rentes. Je pense surtout qu’à l’époque où Dominique Strauss-Kahn briguait la candidature à la présidence, il y avait des cercles d’économistes qui proposaient des solutions, pas toujours dans le bon sens, mais il y avait propositions. Les parti politiques restent gris ou sédentaires. Ils souhaitent garder leurs mandats et ne travaillent plus dans une vision à long terme. Ils ont peur, réfutant toutes idées progressistes, restant sur les anciennes idéologies alors que le communisme s’est cassé la gueule – d’ailleurs c’est le thème de mon prochain film – et que le capitalisme est arrivé en bout de course. Cette illusion qu’il y aurait une règle d’or pour résoudre le chômage est fausse. Je suis persuadé que si Hollande s’est pété la gueule, c’est qu’il a brisé un rêve. Les gens de gauche ont toujours été guidés par un rêve égalitaire et sociétal que n’ont pas les gens de droite. Et quand tu brises ce rêve, les gens ne te le pardonnent pas. C’est foutu.

Le cinéma a-t-il lui aussi perdu sa capacité à faire rêver le public ?

Il y a encore des très grands films mais je crois que c’est la manière de les faire qui a changé. Je prends l’exemple de la Nouvelle Vague. Ils faisaient des films sans aucun désir de gagner de l’argent ou de faire un plan de carrière comme toi tu buvais un verre de vin. Il n’y avait pas de calcul carriériste. Aujourd’hui nous mêmes somme obligés de tout calculer car il y a ce rouleau compresseur de l’industrie du cinéma même si on a gardé la même méthode qu’a nos débuts.

Votre cinéma a toujours essayé de se réinventer dans le genre. Dans Mammuth, c’était le road movie existentiel. Dans Saint Amour c’était le drame familial. Dans Near Death Experience, on touchait l’expérimental. Ne jamais lasser le public c’est votre moteur ?

Absolument, tout en gardant une grammaire simple, une lisibilité fluide. Je ne suis pas sûr qu’on pourrait faire un film d’action. Quand je regarde les effets spéciaux dans les films, j’ai l’impression que nous sommes des minables (rires), qu’on fait un cinéma qui sort tout droit du Moyen Age. Mais ce que je dis à Benoît (Benoît Délépine ndlr), le seul facteur qui nous sauve, ce sont les gens qu’on met dans nos films. On recherche toujours des gueules de vies, des potes, des marginaux, des SDF …Les journalistes aiment bien simplifier, dire que nos comédiens sont « authentiques », qu’il aurait une démarche, alors que ce sont simplement nos potes qui nous aident.

Justement, depuis quelques films, vous vous retrouvez de plus en plus à l’affiche en tant que premier rôle. Je pense au dernier film de Pierre  Salvadori, Dans la Cour, Asphalte de Samuel Benchetrit ou plus récemment Cigarettes et Chocolat Chaud de Sophie Reine. Cette nouvelle facette de votre métier d’acteur est-elle motivée par des scénarios intéressants ou vient-on vous chercher ?

Les deux. J’ai fait ça surtout car j’avais peur de ne plus avoir de boulot. Étant d’une nature timide, être devant la caméra n’est pas un exercice dont je raffole. Quand j’ai commencé à faire le top 50 avec Yvan Le Bolloc’h, je me suis toujours dit que c’était la seule façon de durer. J’ai toujours fonctionné là dessus, toujours essayé de marquer une personne avec qui je pouvais travailler. Mais à la base c’est vraiment alimentaire même si j’ai eu la chance de jouer avec des mecs géniaux. J’y prends même du plaisir maintenant, même si je ne suis toujours pas rassuré. Mais j’espère que les gens qui viennent me voir sentent mes failles qui viennent de mon vécu. Dans la Cour, c’était un film très personnel dans lequel j’avais les même failles que Pierre Salvadori, même si on ne partageait pas les mêmes blessures. Ca faisait un an qu’il recherchait son comédien et, un jour il m’a aperçu à Cannes dans une soirée alors que j’étais en train de jouer avec Les Wampas et il a vu ce qu’il cherchait. On a essayé de colmater nos fissures ensemble.

Je crois que vous aimez la bande dessinée. Quelle BD aimeriez-vous adapter ?

J’en parlais avec l’un de tes collègues. J’ai toujours l’idée d’adapter Blast de Manu Larcenet – les quatre volumes de son histoire. C’est toujours quand je vois la fragilité des gens et leur folie que je tombe amoureux. Pour notre premier film, c’était Aki Kaurismäki et je n’avais vu aucun de ses films. C’était pendant une de ses interviews, quand j’ai découvert ce personnage haut en couleur que le charme a opéré. Pareil avec Brigitte Fontaine que je n’avais jamais écoutée mais elle est géniale en interview. On va chercher tous les doux dingues et on essaye de les regrouper dans nos films. Le problème c’est qu’il y a de moins de moins de dingues. On dit que c’était mieux avant mais dans les années 70 – malgré les abus – il y avait une folie salvatrice qu’on ne retrouve plus aujourd’hui. Le dernier mec bourré à la télé c’était Gainsbourg et aujourd’hui les gens ont peur de tout. On vit une période nulle et sans éclat en France. Même dans la musique avec les Rita Mitsouko ou Les Béruriers Noirs. D’ailleurs il y a des amis qui ont fait un documentaire sur Les Béruriers Noirs, ils essayent de le vendre et personne n’en veut. Car les mecs qui sont aux commandes, sortant des grandes écoles, ne sont plus au courant et ne comprennent plus l’engouement à cette adhésion.

Selon vous, on ne pourrait plus faire Groland aujourd’hui ?

Alain de Greef, disait  à l’époque «J’ai accepté cela mais dans vingt ans ça ne sera plus possible». Quand tu penses qu’il n y a plus aucune émission d’humour à la télévision, c’est hallucinant. Il y a encore Yann Barthès ou les Guignols mais  c’est trois émissions sur des milliers d’heures de programmes. La nouvelle génération de Youtubeurs est portée par la réussite et la course aux likes, même si certains sont très bons. À l’époque, ça ne cherchait que la déconne. Quand je vois les critiques agenouillés devant Godard, mais Godard leur chierait dans les bottes, car il faisait des films sans se poser de questions. Les journalistes  se posent plus de questions que toi tu t’en poses quand tu crées. Le système est devenu plus fort. Aujourd’hui le coté bohème – style Saint-Germain-des-Prés où tu dormais chez les copains – plus personne n’en veut.

 Si on vous propose un biopic sur Thomas Pesquet, vous êtes chaud ?

(Rire…) Putain c’est le mec que je déteste le plus. Comme je le disais au Parisien c’est Ouioui dans l’espace. Il n’a aucune prise de positions. C’est l’époque de la com ou le mec prend des photos alors qu’on peut trouver la même chose sur Google Maps. Même si l’espace ne m’a jamais vraiment intéressé, ce mec là manque de caractère. Mais j’espère qu’on est en phase de transition et qu’on pourra rapidement redonner la place aux vrais fous. Ceux qui ne réfléchissent pas.