A l’occasion de la sortie de son film « L’attrape-rêves » le 26 octobre, nous avons eu le plaisir de rencontrer la réalisatrice péruvienne Claudia Llosa, et de parler avec elle de fantasmes sociaux, de transmission, de psychologie… 

Peu apprécié par la critique, L’attrape-rêves n’a pas réjoui les spectateurs professionnels. Pourtant, la profondeur de ce film reflète à merveille celle de sa réalisatrice, la solaire Claudia Llosa, que nous retrouvons dans un petit hôtel du dixième arrondissement. Cheveux lâches et rire facile, sa chaleur et son amour du cinéma communicatifs touchent et poussent à la réflexion.

Parlons d’abord un peu de ton rapport au cinéma. Comment tu es entrée dans ce monde, pourquoi ?

Oula, ça fait loin ! (Rires) Alors, je viens du Pérou, et quand j’ai commencé à penser au métier de réalisatrice, c’était un rêve presque impossible à réaliser à l’époque : un film qui sortait par an, aucune aide du gouvernement… Presque aussi dur que d’être un astronaute ! Alors je suis allée à Madrid pour étudier le cinéma, je pensais que ce serait quelque chose d’éphémère. J’ai donc commencé à écrire Madeinusa cette même année, j’ai fini les cours et décidé de rester à Madrid. J’ai envoyé envoyé le script au Havana film festival à Cuba. Ils avaient un concours spécial pour les scripts non tournés et j’ai gagné avec Madeinusa. Et ce moment a changé ma vie, car soudainement j’ai pu me lancer dans ce rêve qui me paraissait irréalisable : j’avais enfin un début de financement, j’ai pu commencer à chercher un producteur, créer ma propre société de production… Près de deux ans après je tournais le film. C’était ma toute première fois, je n’avais jamais fait partie d’une équipe de tournage et je n’osais même pas en rêve ! Et soudainement c’était là. Aussi, Raul Perez Ureta m’a beaucoup appris, c’était une joie pour lui de travailler avec nous sur Madeinusa, mais c’en était surtout une pour nous de travailler avec lui ! (Rires) Il a une très belle âme. Le film a été au Sundance, à Rotterdam… Et bien sûr, immédiatement après je me suis lancée dans l’écriture de La teta Asustada (Fausta), sélectionné à Berlin et qui a aussi bien marché. Ma vie de réalisatrice a commencé très très vite.

Maintenant que tu as mis plus qu’un pied dans ce monde, que penses-tu de l’industrie cinématographique du Pérou, aujourd’hui, en 2016 ?

Ca a complètement changé ! Il y a deux ans, soixante dix personnes présentaient des soutiens pour des films via une initiative gouvernementale. Même si c’est encore minime par rapport à la Colombie, à l’Argentine ou au Mexique, c’est un changement énorme. Quand j’ai commencé, mon premier film était soutenu à 20% par des apports péruviens et à 80% espagnols. Mais aujourd’hui, c’est devenu très dur de créer un film avec 80% de supports espagnols. Quand on est artiste, c’est difficile, tu vois, il faut être comme Pac-man. (Rires) Il faut trouver sa voie et foncer, être positif, persuasif, courageux.

Et pourquoi as-tu donc décidé de t’éloigner un peu de l’industrie hispanique en choisissant un casting et des supports majoritairement Français, Canadien et Américain ? 

Je voulais un tel casting car ce film est un triptyque avec mes deux précédents films. C’est un processus organique. C’est une perspective différente du même sujet. Et pour cela, j’avais besoin de sortir de mon pays, de courir vers un environnement opposé. Ces paysages froids, du presque rien, où il est impossible de se cacher étaient très importants pour mon film à venir. L’environnement a donc dicté mes choix en premier.

Tu parles de l’attrape-rêves comme dernière partie d’un triptyque. De quelle manière ferme-t-il le triptyque ?

Je pense qu’il ne se ferme pas vraiment, car la thématique de deux mondes (fiction et réalité, spiritualité et raisonnement rationnel) qui s’entrechoquent continue de m’animer. Maintenant je suis prête à fermer ce cycle, quelque chose de nouveau doit arriver, même si ces thématiques trouveront sûrement un moyen de resurgir de façon inconsciente. Mais ça arrivera forcément de façon nouvelle. Mes premiers films étaient très intuitifs, et dans le processus je me suis professionnalisée. Je pense qu’il est donc impossible que je revienne à ma posture des débuts. C’est comme essayer de retourner dans un état d’esprit passé.

Pourquoi as-tu choisi des paysages aussi grandioses pour finalement créer une atmosphère de huit-clos très étouffante ? 

C’est drôle car cela fait partie du film. Ces personnages sont emprisonnés, ils n’ont aucune échappatoire. J’avais cette image dans ma tête, tu sais quand on commence à apprendre à nager et qu’il faut bouger, bouger, bouger pour ne pas se noyer. J’avais envie de la même chose pour mes personnages, ils devaient se sentir obligés de bouger pour ne pas couler. J’avais besoin de cette émotion car l’énergie de ces personnages vibrent avec cette intensité. Car ils cherchent absolument à changer mais ne savent pas où aller, ils ne sont pas passifs. J’ai essayé de filmer ça, ce mouvement en cours, et c’est pour cela qu’on est si proches des personnages avec la caméra. Je voulais sentir leurs respirations froides et les volutes de fumée glacées exhaler de leurs bouches, tout en captant l’ouverture de ces paysages avec des caméras grand angle.

Justement, quel est le lien précis entre ces paysages et l’état d’esprit des personnages ? 

J’aime l’idée de cet univers loin de tout, de la civilisation. On peut sentir la modernité proche mais sans qu’elle soit là. C’est un environnement très difficile, on peut sentir sa brutalité mais on comprend aussi qu’il y a de lumière derrière cette aridité. Je voulais montrer que, malgré le manque d’air, il était possible de capter ce même air. Pour moi, c’était un moyen de transmettre l’étrange état d’esprit dans lequel on se trouve parfois, quand on ressent quelque chose mais qu’on a rationnellement aucune raison de se sentir comme ça. Je voulais que les spectateurs ressentent cela très fortement.

Aussi, il semble que dans tous tes films tu t’intéresses à des femmes qui ont traversé des souffrances indicibles (violences sexuelles, perte d’un enfant), et aux conséquences que ces souffrances ont sur les générations qui suivent. Pourquoi cet intérêt ?

C’est totalement vrai ! (Rires) Sûrement parce que l’impact que les mères ont sur les générations suivantes est énorme. Il y a des souffrances qui se transmettent sans passer par les mots. Pour un enfant, c’est bien plus simple à gérer quand la souffrance du parent est évidente. Mais quand la souffrance est incompréhensible, non verbalisée, l’enfant ne peut pas du tout s’en protéger. Cela créer une douleur impossible à saisir. Pour moi c’est très intéressant de parler de ce qui est évident pour la génération souffrante et qui ne l’est pas du tout pour la génération qui suit. Transmettre une souffrance qui résulte de démons non guéris crée une douleur difficile à comprendre pour les générations suivantes. Tout cela vient de souvenirs, de générations qu’on n’a même pas forcément rencontrées ! On est tellement obsédés par le corps, le cinéma est obsédé par des personnages qui doivent soigner leur corps, tout le monde se fout de l’esprit ! (Rires) C’est socialement inacceptable de dire qu’on souffre de l’esprit alors que c’est normal de dire qu’on a mal au genou. Mais le genou est le reflet de quelque chose d’autre ! J’ai essayé avec L’attrape-rêves de ramener notre attention sur ces sujets.

Et pourquoi choisis-tu de mener tes personnages sur le chemin de la guérison ou du pardon ? 

C’est un peu le fantasme, ça. C’est l’obsession de mes personnages mais je ne dis pas qu’ils finissent par l’obtenir. Ils veulent pardonner, oublier… Mais on ne peut pas contrôler le processus de pardon ou de guérison. On ne choisit pas quand on meurt et on ne choisit pas quand on guérit ! J’essaie d’évoquer cette obsession du contrôle, de la possession sur soi. Le processus prend du temps mais il ne faut pas perdre la foi. Il y a quelque chose de presque mystique dans la volonté qu’on a de continuer à créer une vie qui pourrait s’effondrer du jour au lendemain. Je pense que tout le monde peut comprendre ça. C’est pour cela que j’essaie de parler de la maternité de façon non idéalisée.

Pourtant, plusieurs critiques ont dénoncé, à propos de votre film, le fait qu’une mère abandonnant son enfant n’était pas réaliste. Je pense que c’est la destruction d’un fantasme qu’ils récusent, non ?

Exactement, comme la femme fatale. L’instinct maternel est un rêve, un fantasme. Mais on refuse d’accepter ça, on est dans le déni. Je pense que souvent les portraits de la maternité sont idéalisés. Alors que pourtant cela arrive souvent qu’une mère ne colle pas à cet idéal, c’est même parfois presque mieux pour l’enfant si la mère s’en va ! Je ne dis pas qu’une mère devrait partir, mais cela arrive. Je pense que mon personnage, Nana, est la meilleure mère qu’elle puisse être à ce moment de sa vie, et l’évènement traumatique qu’elle traverse change sa vie. Parler d’une mère qui décide de partir est très intéressant pour moi. Le cinéma doit permettre d’engager une réflexion qui se poursuit après. C’est l’aftermath du film.

Est-ce que ce film a été créé dans un but psychothérapeutique, aussi bien pour le public que pour toi ?

Ca l’est toujours un peu pour moi, et je l’ai plutôt pensé dans une dynamique cathartique. Et, contrairement à ce que l’on pense, la catharsis ce n’est pas juste une révélation bienheureuse. La catharsis remue des éléments extrêmement douloureux. On ne parle que de la partie sympa ! (Rires) Mon film n’a pas vocation à être psychothérapeutique, il s’agit plus de nous repenser, de repenser la vie, la douleur, les liens mère/fils et ce qui en ressort… De questionner le fait, très étrange, que le personnage de Cillian Murphy, malgré sa relation catastrophique avec sa mère, parvienne à avoir une belle relation avec son fils, sans y arriver avec sa femme. J’ai voulu ouvrir quelques portes et apporter de nouvelles questions sur la table. Par exemple, Nana est un personnage désagréable, c’est dur de s’attacher à elle. Et je pense que les personnages comme ça manquent dans le cinéma d’aujourd’hui, il est devenu rare de voir des personnages antipathiques et cela empêche les gens de réfléchir.

Et comment as-tu choisi tes acteurs pour interpréter de tels rôles ?

Jennifer Connelly et Cillian Murphy sont un peu à l’image de leurs personnages en tant qu’acteurs et en tant que personnes : très éthérés, difficiles à saisir. Presque comme des animaux, très éloignés de ce que je pouvais moi-même comprendre. A l’opposé, Mélanie Laurent est très joyeuse malgré la douleur, ce qu’elle a réussi à transmettre de façon non-verbale.

Qu’est-ce que ça a changé pour toi de travailler avec un tel casting ?

C’était incroyable car c’est la première fois que je travaille avec un casting professionnel. C’était vraiment libérateur car je n’avais pas besoin de les diriger sans cesse. J’ai tout construit avec eux préalablement au tournage, avec de tels acteurs on suit le courant. Ils sont très puissants et apportent des éléments parfaits pour le moment. Ensuite, il s’agit plus de la façon dont on crée un lien avec eux.

As-tu des projets en cours ? 

Oui j’ai beaucoup écrit cette année car j’étais en congé maternité. Maintenant j’ai donc 3 projets, une vraie petite famille ! J’espère que chacun pourra trouver son chemin et être financé.

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Rédactrice en chef de la section cinéma - Amoureuse de grands espaces, de cinéma et de littérature, je parle beaucoup mais je parle culture !