Pour marquer la sortie de son album « 7 Djan », le groupe Arshid Azarine Trio nous a invités à partager un moment de douceur au bar-concert Sunside ce vendredi 5 février. Dans une atmosphère chaleureuse et bienveillante, on s’est laissés porter par les compositions aimantes d’Arshid Azarine (au piano), les percussions et chants d’Habib Meftah Boushehri, la basse et contrebasse d’Hervé de Ratlud et, en guest, la voix virevoltante de la chanteuse Ariana Vafadari.

© Arshidazarine.com
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« 7 Djan », qui signifie 7 vies, s’inspire du conte initiatique La conférence des oiseaux (Manteq ul-Teyr en persan), une œuvre du poète persan Farid’ud-Din Attâr, grand mystique soufi du XIIe siècle. Pour ceux qui dans la salle ne connaissaient pas cette œuvre poétique, Arshid Azarine réussit en une phrase à imprégner les murs du parti pris symbolique de l’oeuvre et du groupe : « On va essayer de devenir un avec vous ce soir ». La conférences des oiseaux, c’est donc l’histoire d’un groupe de 30 oiseaux pèlerins partant à la recherche du Simurgh, leur roi. Pour le trouver, les oiseaux doivent traverser 7 vallées, qui sont en fait symbole des sept étapes par lesquelles les soufis peuvent atteindre la vraie nature de Dieu : La recherche, l’amour, la connaissance, le détachement, l’unicité de Dieu, la stupéfaction et la pauvreté (et anéantissement). A la fin de leur quête, les oiseaux peuvent enfin avoir accès à leur moi profond. C’est ce conte spirituel que le groupe Arshid Azarine Trio s’est donné pour ambition de conter en mélodie jazz, invitant au voyage par la diversité des ses influences musicales et par la proximité organique de son jeu.

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© Maryam Ashrafi

On commence par traverser la première vallée, celle de la quête, guidés par le chant de la huppe. Au son des premières notes, on se surprend touchés par l’étonnante organicité du jeu : les doigts se meuvent avec légèreté, quittent les touches du piano pour jouer directement avec ses cordes internes, le tam-tam subit les soulèvements délicats de mains habiles, les cordes de la basse répondent à la vibration de doigts amoureux… L’unicité mystique passe par une communion charnelle entre les artistes et leurs instruments, communion qui leur permet d’épouser avec conviction les mouvements et les chants animaux. Quand le rossignol (Ariana Vafaradi) s’immisce et refuse le voyage par amour pour une fleur, la musique se teinte d’une mélancolie déchirante, soutenue par la gravité du piano, par les rythmes africains des percussions et par les murmures persans d’Habib Meftah Boushehri, rappels de sonorités orientales aussi graves que spirituelles.

Après cette belle introduction qui donne le ton du concert, on pénètre dans la seconde vallée, celle de l’émerveillement, au sein de laquelle les doigts du bassiste continuent leur tournoiement animal et où le piano abandonne la mélancolie pour une mélodie plus légère. A la troisième vallée, celle de l’amour, on repart dans le conte, en français cette fois, Arshide Azarine solfiant du Pablo Neruda « Envahis moi de ta bouche qui me brûle / Cherche en moi, si tu veux, de tes yeux de nuit, mais / Laisse-moi naviguer et dormir sur ton nom». La poésie de cet interlude français se double d’un interlude musical neuf, qui substitue au piano les envolées blues d’un mélodica et ajoute aux percussions le mouvement vibratoire d’une maraca. Ce petit épisode se termine en douceur, sur la narration d’un piano maître et guide de la mezzo-soprano Ariana Vafaradi.

© Maryam Ashrafi
© Maryam Ashrafi

A l’entrée dans la quatrième vallée, celle du détachement, les percussions se font plus graves, témoins tristes du délitement amoureux. La mélancolie est pourtant bien plus énergique que dans la première vallée, et les interruptions malicieuses du groupe suscitent une valse de réactions spontanées : les claquements de langue et les battements de pied des spectateurs fusionnent avec les élans du groupe pour former une soudaine harmonie; On vous avait bien parlé d’unité mystique non ? Gargarisé par cet élan, le groupe enchaîne crescendo sur la cinquième vallée (la pauvreté). Le piano s’accélère, se fait menaçant, la contrebasse inquiétante… L’ensemble est à la limite de la dissonance lorsqu’enfin l’ascendance viscérale prend fin. Parfait. Les joueurs se reposent tranquillement, acclamés par une salve d’applaudissements et joyeusement poussés à la reprise. Le dialogue entre les arts est établi avec brio et nous fait adorer cet album prometteur aux mélodies jazzy empreintes de mysticisme persan. Un petit avant-goût :

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Rédactrice en chef de la section cinéma - Amoureuse de grands espaces, de cinéma et de littérature, je parle beaucoup mais je parle culture !