Le nom de Gabriële Buffet vous dit-il quelque chose ? Pas spécialement. Et celui de Francis Picabia ? Ah, là oui. Ce roman, au cœur de l’histoire artistique de la France et de l’Europe, nous entraîne à la suite de Gabriële, cette femme qui dédiera sa vie à l’art de son mari.

Les deux sœurs Anne et Claire Berest nous font plonger dans l’histoire de leur ancêtre, une ancêtre dont elle ne connaissait pas l’existence jusqu’à très récemment, mais dont la vie les passionne rapidement. Et pour la plus grande joie des lecteurs, l’existence de Gabriële Buffet-Picabia est intimement liée à l’histoire de l’art – et des artistes – du début du XXe siècle.

Une femme, une épouse et une mère

Gabriële est une jeune femme originale, qui ne réussit pas à s’intégrer dans son environnement familial qu’elle fuit. Elle veut devenir compositrice, ce qui, au début du XXe siècle, n’est pas chose aisée pour une femme. Mais Gabriële a de la volonté, de la force mentale, elle est brillante et sait ce qu’elle veut. Elle commence donc des études… qu’elle ne terminera jamais : en 1908, elle rencontre Francis Picabia, un peintre talentueux qui la fascine et qu’elle épouse rapidement. Et à partir de là, toute cette force qui la caractérisait, Gabriële ne la mettra plus qu’au service du potentiel artistique qu’elle voit chez son mari : elle est persuadée qu’il peut révolutionner la vision de l’art et de la peinture – ce qu’elle l’aidera à faire. « Cette femme déplace des montagnes pour les autres, mais il lui manque la force de pousser une porte pour elle-même« , comme le formulent ces arrière-petite-filles, Anne et Claire Berest.

Gabriële suivra donc son mari dans toutes ses initiatives, plus folles les unes que les autres, et lui servira à la fois de muse et de mentor. Elle le soutiendra quand ses œuvres seront refusées par les commissaires d’exposition, quand il entrera en dépression et ne sera plus capable de peindre une seule toile, ou au contraire quand il ressentira une fièvre créatrice et se mettra à peindre jour et nuit. Gabriële Buffet-Picabia, cette femme à la grande intelligence et à la réflexion très poussée sur l’art de son époque, n’a donc vécu que dans l’ombre de Francis, avec l’objectif d' »apporter à son mari les éléments de pensée qui vont lui permettre de changer sa façon de peindre« .

Le témoignage d’une effervescence artistique

Un des aspects les plus intéressants de cette biographie à quatre mains est bien celui d’être une fenêtre sur le début du XXe siècle, une époque où la peinture, mais aussi l’art en général, a été prolifique. Impressionnistes et cubistes luttaient pour dominer le monde artistique, des visionnaires révolutionnaient les uns après les autres la pratique de la peinture. Et bien sûr, Francis Picabia est une figure essentielle de cette revitalisation de l’art pictural. Mais ce qu’on sait moins, c’est l’importance qu’a eue sa femme : c’est à elle que l’on doit en partie la conception de la peinture comme musique, et la comparaison des gestes avec les sons. Et le chemin du couple Picabia croise celui de grands noms du début du XXe siècle, tels que Guillaume Apollinaire ou encore Marcel Duchamp.

Les deux sœurs Berest rappellent dès le début du livre que, malgré l’étendue de leurs recherches, elles ne se réclament pas historiennes de l’art, mais plutôt qu’elles sont motivées par une curiosité sur ce qu’a pu être le destin de Gabriële, leur ancêtre énigmatique. Et les styles des deux auteurs s’entremêlent jusqu’à ne plus faire qu’un, les deux récits ne forment qu’une voix qui entraîne le lecteur au sein de l’ébullition de la vie parisienne, mais aussi des difficultés du couple Picabia. Les espaces qu’Anne et Claire Berest se réservent à la fin de certains chapitres pour émettre des commentaires sur certaines de les découvertes ne rendent le récit que plus réaliste, tout en l’humanisant.

« Gabriële », Anne et Claire Berest, éditions Stock, 450 pages, 21,50€

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