Pour sa nouvelle création Sébastien Barrier s’éloigne du monde des adultes et de soirées passées à commenter du vin naturel (Savoir qui nous buvons, 2014) pour tester sa verve auprès de ceux qui sont couchés à cette heure-là : les enfants. Il nous raconte l’histoire de Gus un chat sensible et solitaire. À voir dès 10 ans au Monfort jusqu’au 23 février.

Gus est donc un chat mais pas n’importe lequel. Il s’agit du féliné du musicien Nicolas Lafourest, comparse de déjà plusieurs spectacles. Or ce dernier a semble-t-il rendu son tablier, laissant seulement le costume raplapla de Gros-minet sur scène. Sébastien Barrier nous accueille donc seul sur les planches, casquette enfoncée sur une tête baissée regard vissé sur un smartphone, au milieu d’un espace rempli de ballons noirs. Ce qui était annoncé comme une «invitation pour tous à une méditation joyeuse, musicale et ludique sur le rapport aux autres, la tendresse et l’écoute», prend des aspects plus sombres, et ce n’est pas Gus qui va enjoliver le décor.

Altérité contée

Dans un genre théâtral qui cherche toujours à préserver un côté magique aux yeux de ses jeunes destinataires, Sébastien Barrier se démarque usant d’un franc-parler tirant sur la vulgarité par moment, et ne cherchant aucunement à cacher les ficelles et les motivations de ces spectacles. Nous apprenons ainsi le montant de sa rémunération par spectacle (le jeu vaut-il la chandelle de 200 euros ?), mais aussi les artifices employés (encore faut-il trouver parmi la grappe de ballons celui qui est empli de confettis) ou encore l’origine du choix de l’histoire, ce thème de la différence et son acceptation «imposé» par le Ministère de l’Éducation à toutes créations destinés aux plus jeunes. C’est donc ce chat nommé Gus et son histoire qui sont en charges de nous montrer les méfaits de l’exclusion. Abandonné dans la poubelle d’un cinéma d’art et essai alors qu’il n’est même pas encore sevré, il est découvert par Nicolas Lafourest qui décide d’en faire cadeau à sa compagne. Couvert à présent d’amour et en sécurité, il n’en devient pas moins un chat dangereux, agressif par moment «qui siffle, gifle, crache, mord et griffe» dès qu’un autre que lui s’approche de son sauveur. Incompris par ses maîtres et son vétérinaire, il n’en est pas moins exclus par ces congénères et cela même lorsqu’il tente d’entrer au sein de ce qui nous est présenté comme une «monstrueuse parade» constituée d’animaux aux capacités étonnantes illustrés par les dessins fantasmagoriques de Benoît Bonnemaison-Fitte. Mais l’heure tourne, Barrier accélère la présentation de cette ménagerie, le sujet du spectacle n’est pas là.

crédits images : Caroline Ablain

Une bruyante solitude

Comme pour rappeler les griffes in-rétractables de Gus, des ballons éclatent un peu partout au gré des mouvements de Barrier. Mais c’est surtout sa voix qu’il prête au chat pour sortir du silence de l’isolement. Ainsi, par deux fois, une grande toile vient dresser le quatrième mur entre la scène et les spectateurs. C’est sur ce support-ci que vient s’exprimer le recueillement de Gus dans des adresses à sa mère absente. Tout autant que le sens de ses mots nous voyons leur forme, leur orthographe, les règles de conjugaison sur lesquelles on bute, enfants et adultes toujours en apprentissage des subtilités de la langue française ; et ce ne sont pas les acronymes qui prolifèrent de nos jours et dont joue avec badinerie Barrier qui nous aident à y voir plus clair. Puis, toujours dans ce rapport à la langue et ses évolutions générationnelles, le spectacle est entrecoupé d’instants musicaux où le débit de parole du conteur prend des allures de slam. Même si son compère guitariste n’est pas sur scène avec lui, reste sa musique enregistrée et les percussions que Barrier joue avec un plaisir certain re-dialoguant gaiement avec son ami musicien, quitte à perdre quelque peu le spectateur.

Seul sur scène depuis la brouille avec son acolyte, il n’en développe pas moins des ruses pour donner vie à un deuxième chat jouant des différentes positions de cette casquette qui couronne la tête de beaucoup de vieux enfants. Dans cet enchevêtrement autofictif à la vision mélancolique, délicat de faire la part des choses et savoir de quoi était fait le spectacle original. Au final, petits comme grands, en voyant Gus partir à l’aventure avec son nouveau compagnon, nous espérons que la brouille entre ces deux artistes n’est que passagère.

Au Monfort jusqu’au 23 février 2019, puis en tournée à Loos-en-Gohelle du 15 au 16 mars 2019, au Tandem Scène nationale Arras-Douai du 18 au 19 mars 2019, au Théâtre-Sénart du 2 au 6 avril 2019.