Pour son neuvième numéro, la revue dédiée à l’exploration, l’aventure et la nature hisse la grand-voile vers les fleuves, ces grands cours d’eau qui traversent le globe.

Réseaux essentiels à la vie, foyers et liens entre de nombreux écosystèmes, berceaux des toutes premières civilisations, premiers vecteurs d’exploration ; les fleuves, artères et veines de la Terre, sont, depuis des milliers d’années, totalement acquis dans nos paysages. Lorsque l’on regarde leur surface, lisse ou agitée, charriant des litres d’eau des sommets aux océans, transportant avec elle un pan de notre histoire universelle, on oublie à quel point leur écosystème est fragile et plus que menacé par l’Homme.

Du milieu naturel à l’outil industriel

Le cycle de l’eau et le fonctionnement des bassins versants vous rappellent de vieux souvenirs scolaires ? Vos cours d’histoire sur le berceau de la civilisation en Mésopotamie, entre les rives du Tigre et de l’Euphrate, également ? Pourtant, loin des bancs de l’école, Reliefs sait qu’il est bon de refaire un petit topo sur ces systèmes naturels qui sont, rappelons-le, cruciaux pour la majorité des formes de vie sur Terre, dont l’Homme, en premier lieu peut-être.

« Jadis sauvages et sacrés, ils sont devenus des esclaves pour produire de l’énergie mécanique puis hydroélectrique, alimenter les usines par leurs eaux détournées, soutenir une agriculture intensive et polluante (…). »

Leurs rives ont accueilli les prémices de l’urbanisation après avoir été, pendant des millénaires, le point de rencontre de toute vie animale et humaine, toutes nomades. Utilisés depuis les premiers sédentaires comme des puits de ressources qui semblaient inépuisables, les fleuves ont ensuite été les victimes des civilisations qu’ils avaient accueillies et aidées à évoluer. Leur topographie, le système des bassins versants et leur écosystème fragile expliquent pourquoi autant d’eaux fluviales, en surface comme souterraines, ont été aussi rapidement et fatalement affectées par l’industrialisation de ces derniers siècles.

L’ennemi numéro 1 de ces environnements fragiles est, dans les sociétés occidentales, l’agriculture intensive et son armée de pesticides, engrais chimiques, etc., l’utilisation de ces réseaux comme déversoir de nos déchets, mais aussi toutes les activités industrielles  et énergétiques qui voient dans ces étendues d’eau de simples outils. En les apprivoisant, en les explorant, en détournant leur cours, nous avons totalement annihilé la dimension divine que leur accordaient nos plus lointains ancêtres, le mystère qu’ils représentaient pour les premiers aventuriers et la peur qu’ils pouvaient susciter lors de leurs crues violentes. À force, nous avons même oublié que les fleuves sont, derrière leur surface lisse et froide, avant-tout et essentiellement des écosystèmes, accueillant de nombreuses espèces végétales, animales et minérales dans leurs eaux et sur leurs berges. Ces nombreuses espèces et les menaces qui pèsent sur elles sont ainsi rappelées à notre bon souvenir par Reliefs, dans l’espoir que nous réévaluions l’intérêt que nous portons sur cet élément que nous croyons, à tort, acquis.

Urgence et enjeux de la sauvegarde fluviale

Avant même que nous prenions conscience de l’urgence de la sauvegarde des océans, dont l’alarme n’a vraiment été tirée qu’au tournant des années 2000, nous avons saisi la nécessité d’agir rapidement pour préserver les cours d’eau et fleuves qui sillonnent nos continents. Pourtant, là encore, des questions de juridictions, mais aussi des enjeux politiques, territoriaux, un désir toujours plus poussé de modernisation et un manque de mise en œuvre de moyens de sauvegarde font voler en éclat la plupart des projets de sauvegarde de ces écosystèmes.

« les tensions relatives aux eaux partagées reflètent surtout l’absence de volonté politique de coopérer. »

Beaucoup d’États ont utilisé la topographie et les éléments naturels pour fixer leurs frontières, dont les fleuves. Mais la question de l’octroi de ces derniers a été, depuis l’apparition de royaumes et pays délimités dans l’espace, l’objet de très nombreux conflits. Les découvertes, le détournement des cours d’eaux et la construction de barrages sont, plus tard, venus accroître ces tensions, de plus en plus palpables au fil des siècles. À la lecture de Reliefs, qui met en lumière les situations et statuts totalement hétérogènes de ces eaux, parfois internationalisées, parfois nationalisées, on comprend à quel point, aujourd’hui, la question est loin d’être réglée et devient, de fait, un grand frein à la prise de mesures pour la sauvegarde des environnements. Devenus également un moyen de pression sur les pays en voie de développement, les fleuves deviennent ainsi des outils géopolitiques. L’entretien de ce numéro avec l’académicien Erik Orsenna, président d’Initiatives pour l’avenir des grands fleuvespermet de saisir les points les plus brûlants de l’urgence écologique dans l’atmosphère politique actuelle.

Le tableau n’est pourtant pas totalement noir. Encore une fois, loin d’être une écologiste de l’extrême prônant l’annihilation de toute modernisation, la revue s’attache à creuser les solutions qui semblent aujourd’hui les plus viables et efficaces. Elle souligne ainsi l’accélération de mouvement d’internationalisation des eaux et d’une coopération politique pour leur sauvegarde depuis la Convention d’Helsinki (1992) et la Convention de l’ONU (1997). Bien que ce progrès soit encore trop lent, les fleuves commencent ainsi, un à un, à être protégés par un droit international qui surplombe les intérêts locaux. C’est dans le dossier « Altitude/longitude » que la mesure la plus efficace semble néanmoins se dessiner : celle de reconnaître des droits à la nature pour combattre, notamment, les écocides, et veiller à l’équilibre des écosystèmes en évitant toute surexploitation, sans interdire totalement l’utilisation de ces ressources naturelles. Deux voies seraient alors possibles : faire de ces fleuves, mais aussi des forêts, montagnes et autres écosystèmes, des entités juridiques à part entière, ou désigner our chacun d’entre eux un tuteur qui, le plus probablement, se matérialiserait à travers une association.

À côté de ce dossier brûlant, la revue nous propose des contenus toujours aussi variés autour des thèmes de l’exploration, de l’aventure et de la sauvegarde de nos environnements. Des entretiens avec le marin et agriculteur Charles Hervé-Gruyer, fervent défenseur de l’agriculture naturelle, avec la fascinante Dian Fossey et ses gorilles, des dossiers naturalistes et photographiques, des archives cartographiques et des extraits littéraires (on ne saurait, d’ailleurs, que vous recommander de lire Walden ou la vie dans les bois de Thoreau) se regroupent dans ce neuvième numéro pour un contenu toujours aussi enrichissant.

Pour aller plus loin …