Pour la troisième année consécutive, tout l’été, et chaque semaine, Untitled Magazine vous propose trois livres à lire. Que vous soyez dans votre maison de campagne, au bord de la plage, entre amis ou encore au travail, vous devriez trouver votre bonheur.

Croire au merveilleux, Christophe Ono-Dit-Biot

Avec Croire au merveilleux, on repart avec Christophe Ono-dit-Bio et surtout son double littéraire, qu’on avait déjà retrouvé dans Birmanes et Plonger. Dans l’incroyable premier opus – Plonger – César annonce à son fils Hector, qui n’a que quatre ans que sa mère est décédée par noyade, loin de tous. Il revient sur son histoire d’amour, avec cette belle artiste photographe. Mais comment ré-apprendre à vivre après cette perte douloureuse ? Comment communiquer avec son petit garçon qui ne lui rappelle que pleinement sa mère ? Dans ce premier roman, Christophe Ono-dit-Bio nous plongeait dans un fabuleux voyage à la recherche d’une identité.

Mais Croire au merveilleux est plutôt l’histoire d’une renaissance, celle d’une reconstruction. Et pourtant, César était bien parti pour mettre fin à sa vie. Incapable de surmonter la mort de sa bien-aimée, incapable de jouer son rôle de père, d’être aux côtés de son fils, il ne pense qu’à la rejoindre. Seul chez lui, avec une dizaine de cachets, il s’apprête à les avaler lorsqu’on sonne à la porte. Qui est donc cette charmante jeune femme grecque qui est venue le sauver ?

Des îles de la mer Egée aux rues de Paris en passant par le Japon ou encore la côte amalfitaine, on finit par croire au merveilleux. Un rayon de soleil, une maison isolée, une sieste sous les oliviers… On découvre ou redécouvre avec l’auteur les petits plaisirs de la vie. Un magnifique roman, en dialogue permanent avec Plonger, autour d’un homme sauvé par son enfance et ses souvenirs.

« Croire au merveilleux », Christophe Ono-Dit-Bio, Folio, 277 pages, 7,40 euros

La tresse, Laetitia Colombani

Smita est Indienne, Intouchable, et ramasse les excréments des autres en échange de quelques restes de nourriture et des vêtements pour survivre chaque jour. Giulia est Sicilienne, fille d’une famille qui depuis des générations fabrique des perruques à partir de cheveux humais. Sarah est Canadienne, avocate brillante, mère célibataire de trois enfants qui n’a pas de vie personnelle et passe sa vie à travailler. Mais surtout, toutes trois sont femmes. Femmes dans un monde qui leur met des bâtons dans les roues, femmes dont le destin sera bouleversé par un événement.

En Inde, Smita ne veut pas de la même vie pour sa fille et décide qu’elle ira à l’école, qu’elle apprendra à lire et à écrire. Mais quand le grand jour arrive, que la petite Lalita rentre après son premier jour d’école et raconte que le maître l’a battue parce qu’elle a refusé de balayer le sol, Smita prend une décision qui changera leurs vies. Giulia, elle, apprend que son père a eu un accident de Vespa sur les routes de la campagne sicilienne, et se retrouve en charge de l’atelier à seulement 20 ans. Elle est heureuse de continuer la tradition familiale, mais tout s’écroule quand elle apprend que l’atelier est en faillite. Il faudra à Giulia du courage et de la créativité pour sauver son héritage. Alors qu’elle se tue à la tâche et ne voit pas grandir ses enfants, Sarah apprend qu’elle a un cancer, comme sa mère avant elle. Ses plans de carrière sont en danger, il faut absolument qu’elle cache sa maladie à ses collègues ou elle se retrouvera isolée et n’obtiendra pas le poste de « managing partner » qu’elle convoite depuis des années.

Ces trois femmes sont la preuve des ressources incroyables qu’on peut mobiliser quand on est face au mur. Elles sont le témoin d’une société patriarcale, où les femmes doivent toujours se battre pour obtenir ce qui leur revient de droit, et qui écrase les plus faibles. Mais surtout, elles sont les voix dissidentes, les voix qui s’élèvent et que rien n’éteindra.

« La tresse », Laetitia Colombani, Editions Le Livre de Poche, 240 pages, 7,20€

« L’invention des corps », Pierre Ducrozet

Alvaro, improbable survivant du massacre de 43 étudiants par le gouvernement au Mexique en 2014, se voit forcé de quitter son pays. Il marche dans le désert, risque sa vie, et arrive finalement aux Etats-Unis, où il est condamné à survivre, avec presque rien. Mais quand sa route croise celle de Parker Hayes, magnat de la tech de la Silicone Valley, Alvaro se dit qu’il est temps de mettre de nouveau à profit ses compétences de programmateur exceptionnel. Seulement, on ne lui propose qu’un emploi, extrêmement bien rémunéré, de cobaye scientifique pour les expériences transhumanistes de Parker Hayes à San Francisco, qu’il se voit finalement obligé d’accepter.

L’invention des corps nous entraîne dans ce monde à la limite de la réalité et du fictionnel, où personnages réels côtoient personnages inventés par Pierre Ducrozet, tous plus fascinants les uns que les autres, où l’histoire d’amour se vit sous Linux et la défense de la neutralité du net. Alvaro est un résistant, opposant à la répression politique dans son pays, rétif à l’influence transhumaniste du capitaliste libertaire et à ses promesses vides de corps jeune et surpuissant. Mais Alvaro permet de mettre en lumière l’importance du réseau, réseau de neurones dans le cerveau humain, réseau naturel pour une vie reclue loin des villes, ou réseau internet où chacun peut être celui qu’il veut. Et on aime rencontrer avec lui, Werner Fehrenbach, inventeur d’internet, Lin, jeune trans chinoise, mais surtout Adèle, biologiste française qui n’a pas peur de bouger.

Pierre Ducrozet nous aspire dans son roman, avec une écriture aux phrases longues, orales, au rythme entraînant et parfois même angoissant. Il nous inclut dans le récit, nous pousse à nous interroger sur notre usages d’internet, des libertés qui semblent à portée de main, mais qui dévoyées causent encore plus d’emprisonnement de l’homme par l’homme. Roman éminemment politique, L’invention des corps est nécessaire et essentiel si nous voulons vivre en accord avec ce qui nous entoure – ou le renverser !

« L’invention des corps », Pierre Ducrozet, Editions Actes Sud/Babel, 304 pages, 8,80€