Touche à tout dans la culture, l’ex-journaliste de cinéma Romain Cole est parti à la rencontre des vigneron.ne.s « nature » en Catalogne française et espagnole. Il en livre une série d’entretien dans Es Brutal ! aux Éditions Cambourakis.

Fini les interviews « minutés et soumis à validation », place aux rencontres au long cours au milieu des vignes. Mais pourquoi le Roussillon/la Catalogne ? Parce que comme le résume Cole, nombre de néo-vigneron.ne.s préoccupé.e.s par une production la plus naturelle possible s’y sont installé.e.s. Parce que « ce terroir rebelle et immense était un point de départ idéal, par son identité et par sa dimension ». Mais aussi parce que cet espace permet d’interroger l’idéal communautaire si cher à l’Union Européenne et régulièrement malmené. C’est parti pour un tour de vingt-quatre vigneron.ne.s qui font enivre cette région viticole.

Difficile de savoir si c’est à cause de son passé de journaliste ou de sa soif de vin mais Romain Cole débarque chez ces vigneron.ne.s avec un lot de questions affutées qui ne sont pas pour déplaire aux buveurs.ses, sociologues, néo-ruraux.ales tâtonnant.e.s, écologistes, etc. Tout y passe : la dimension biographique, géologique, écologique, idéologique sans s’interdire le tabou financier. Ce qui permet aux questionné.e.s de contredire ou d’éclaircir certaines critiques afférentes au vin dit « naturel ».

Il est ainsi fait mention du fameux usage des sulfites sur lequel bon nombre de consommateurs.rices et producteur.rices se sont focalisé.e.s laissant libre cours aux autres agents phytosanitaires utilisés dans la production de certains vins. Mais aussi de la difficile définition de cet adjectif « naturel » accolé au vin tant il fait émerger autant de réflexions intimes que politiques (notons ici l’absence de mépris et de jugements dont font preuve ces vigneron.ne.s face à des collègues non-mu.e.s par les mêmes principes). Autre grand sujet celui du prix final du vin, boisson que l’on pourrait rapidement classer parmi celles réservées aux happy few bobios métropolitains. Sans oublier des questions intempérantes sur la consommation quotidienne d’alcool et sur le rapport que chaque vigneron.ne a avec l’ivresse de ses vins. Vingt-quatre entretiens menés avec verve pour vingt-quatre avis aussi variés que partagés.

Cet aspect pédagogique suscité par ces interviews, ainsi que par les photos qui les illustrent savoureusement (Romain Cole est aussi photographe) font penser à l’excellent livre de Sylvie Augereau (journaliste devenue vigneronne) Le vin par ceux qui le font pour ceux qui le boivent. Des ouvrages qui permettent d’envisager le travail, l’énergie, la pensée et le désir qu’il y a derrière une bouteille de vin. Et lorsque que je lis que Cole tout comme Augereau a passé le pas en reprenant un « verger rempli de vignes et d’arbres fruitiers sur les pentes de l’Etna », une certaine soif d’ailleurs se dessine sur l’étagère de ma bibliothèque.

Une chose est sûre, c’est qu’à se promener entre ces pages sans se soucier de quel côté de la frontière on met les pieds, Es Brutal ! donne à vivre l’entente active entre ces vigneron.ne.s catalan.e.s, exemple non-unique d’un mouvement de fond qui prend de l’ampleur en faisant boire des vins toujours plus vibrants, proprement faits, réfléchis et sincères.

« Es Brutal ! », Romain Cole, Editions Cambourakis, 2021, 360 pages, 24 euros.