En Otro Poder/ Em Outro Poder est une exposition présentée au 6b à Saint Denis jusqu’au 20 mars, une collaboration avec quinze artistes sud-américains et l’association SUR : IMAGINAIRES. Elle ne pourrait pas mieux porter son nom, concevant réellement un autre possible, une autre manière de voir le monde que nous habitons, une approche dévoilée au fil des œuvres. 

Avec les œuvres de : Agata Sierra, Alice Monteiro, Andrés Brisson, Carlos Monroy, Edgard O’Novíssimo, Elías Tobares, Ezequiel Martinez Llaser, Hugo Larqué, Isabella Aurora, Lívia Del Corso, Marina D’Aiuto, Maximiliano Mamani, Natalia Baudoin, Natalia Volpe, Rafael Medeiros et Susel Aleman Legra.

L’importance du textile

Beaucoup des artistes présentés dans cette exposition utilisent le tissu, l’art textile pour dénoncer la société contemporaine et défendre ce qui leur tient à cœur.

Vue de lexposition « En Otro Poder / Em Outro Poder », avec les oeuvres de Alice Monteiro et Isabela Aurora. (c) Collectif Sur:Imaginaires

Alice Monteiro (France-Brésil) utilise le Fuxico (image ci-dessus), qui consiste à coudre des roses faites de chutes de tissus et à les tisser ensemble. Cette pratique permettant de recycler des broderies est entrée dans la tradition car le textile était alors un bien précieux. Egalement joaillière, l’artiste propose une collection de bijoux, dans laquelle on peut, par exemple, contempler un collier dont la pierre centrale censée l’orner n’est autre qu’une balle de révolver entourée de pétrole.

Agata Sierra (Colombie), elle aussi, avec Premium Fruit (2020), créé à partir de chutes de tissus son autoportrait, qui ne correspond pas réellement à son identité, mais qui traduit l’identité prêtée à la femme sud-américaine. Ananas, mangues, coiffure… Cet imaginaire qui accompagne l’autoportrait se moque de l’imaginaire exotique des occidentaux.

Natalia Volpe (Argentine) se sert, elle aussi, la broderie pour donner plus de poids à ses créations graphiques (image ci-après). Ses affiches dénoncent la déforestation en illustrant les feux de forêt en Amazonie (2019), elle milite également pour les droits des femmes et l’accueil des migrants.

Le tissage est également présent dans les œuvres de Natalia Baudoin (Bolivie-Vénézuéla), tissage de paniers dans ce cas particulier, produits selon une technique Comechingón (ethnie qui résidait dans l’actuel Córdoba). Selon une coutume indigène, les morts étaient alors placés dans ces paniers tressés pour garder la position fœtale et on y ajoutait des objets pour leur prochain voyage. La mort n’étant pas une fin en soi mais comme une étape. Ces paniers sont des œuvres bavardes : lorsqu’un visiteur passe devant le capteur, la sculpture énonce les noms des manifestants tués lors des mobilisations en 2019, noms qui avaient été omis par la presse.

Vue de lexposition « En Otro Poder / Em Outro Poder », avec les oeuvres de Natalia Volpe. (c) Collectif Sur:Imaginaires

Edgard O’Novíssimo (Brésil) est populaire pour sa musique. Sa pratique plastique, à l’image de ses clips vidéo, est aussi tournée vers l’art textile. Il met en scène des vêtements improbables que tous les corps peuvent porter, quelle que soit leur couleur et même s’ils ne correspondent pas aux normes occidentales. Son univers afro-futuriste acquis une certaine notoriété : en 2020, il a été invité à la Sao Paulo Fashion Week.

Dans ce même type d’idée, Bartolina Xixa (Argentine) travaille aussi le textile. A travers sa pratique de la danse traditionnelle, iel critique la transculture occidentale qui, par exemple, ne propose des tutoriels de maquillage que pour des corps blancs ou ne correspondant qu’à un certain type d’esthétique.
Au contraire, Bartolina Xixa cherche, dans ses performances, à faire revivre les rituels, les danses et les costumes traditionnels. Par ce biais et grâce à des mises en scènes qui ont pour paysage un désert où sont amoncelés des déchets, iel critique son gouvernement qui sacrifie son peuple et ses traditions.

Ainsi, l’utilisation de la matière, du textile semble une manière de faire un lien avec des traditions qui furent bien ancrées, voire essentielles, mais qui sont en train de s’effacer. En ravivant ces traditions et rituels, les artistes font une critique acerbe de l’actualité de leurs pays.

La spiritualité et l’invisible

L’invisible possède une grande place dans l’exposition tout comme dans la culture sud-américaine, l’invisible, les divinités rôdent sans pour autant siéger aux cieux.

Isabela Aurora, Primal Matter, 2020.

Si Hugo Larque (Mexique) traduit l’invisibilité des pensées et de l’énergie grâce à l’électricité, Isabela Aurora (Brésil), en collaboration avec Ariane Jouhaud (lauréate du prix Panthéon-Sorbonne pour l’art contemporain 2020), devient alchimiste. Suite à l’incendie du musée national de Rio, les deux artistes se sont interrogées sur la fragilité de la mémoire, de la pérennité de la connaissance… Derrière ces questionnements, on peut y voir l’image du Phoenix, animal mythologique qui renait de ses cendres.
Renaître de ses cendres, dans cet étrange alambique, c’est ce que propose Isabela Aurora en recyclant ainsi des cendres envoyés par le musée national de Rio. Elle fait revivre ces restes, ces signes de destruction, en concoctant des filtres quasi-mystiques. Le musée ne renaîtra pas de ses cendres mais, selon les règles de l’Alchimie, ces dernières se transformeront. Dans ce cas particulier, elles se transforment en art.

Comme Natalia Baudoin le montre grâce à ses paniers mortuaires (image ci-dessous), qui symbolisaient le passage d’un état à un autre mais sûrement pas une fin en soi, l’Amérique du Sud possède une approche de la spiritualité différente de la démarche occidentale. Dans cet exemple parlant, la vie et la mort ne s’oppose pas.

Dualité occidentale

C’est d’ailleurs cette dualité de la pensée occidentale qui est, non pas réellement critiquée, non pas réellement dénoncée dans cette douce exposition, mais qui fonctionne plutôt comme un miroir pour le public et lui permet alors d’ouvrir son esprit.

Vue de lexposition « En Otro Poder / Em Outro Poder », avec les oeuvres de Natalia Baudoin. (c) Collectif Sur:Imaginaires

Ezequiel Martinez Llaser (Argentine), philosophe et artiste, travaille justement au sujet de cette dualité de la pensée occidentale. Il la pense, mais il la met aussi en œuvre.
Ezechiel illustre cette dualité, cette pensée qui a mené au carnage de la forêt amazonienne il n’y a pas si longtemps. Un drame qui a profondément marqué les artistes : l’exposition est ponctuée d’œuvres en hommage à la forêt amazonienne ou pour dénoncer sa déforestation.
La dualité occidentale est alors mise en avant dans l’œuvre du philosophe, elle est en effet un sujet d’étude tout à fait intéressant et n’est pas innée comme le public français aurait peut-être tendance à le concevoir.
En effet, l’anthropologue Philippe Descola qui a étudié des peuples d’Amérique du Sud explique à Reporterre :

« La nature, je n’ai cessé de le montrer au fil des trente dernières années : la nature, cela n’existe pas. La nature est un concept, une abstraction. C’est une façon d’établir une distance entre les humains et les non- humains qui est née par une série de processus, de décantations successives de la rencontre de la philosophie grecque et de la transcendance des monothéismes, et qui a pris sa forme définitive avec la révolution scientifique. La nature est un dispositif métaphysique, que l’Occident et les Européens ont inventé pour mettre en avant la distanciation des humains vis-à-vis du monde, un monde qui devenait alors un système de ressources, un domaine à explorer dont on essaye de comprendre les lois. »1

Ainsi, la dualité des choses (mort/vie, nature/culture) n’appartient pas au système de pensée qui régit l’exposition et le travail, la vie, des artistes d’En Otro Poder/ Em Outro Poder.

Cohésion et rassemblement

Dans sa pratique de la peinture, Isabela Aurora illustre bien ce manque de frontière entre les choses qui composent le monde. Elle mélange les matières (cf première image) – bombe de peinture, encre de chine, terre, charbon – le monde vient à l’œuvre, des résidus de charbons restent tels quels, le cadavre de la mouche qui s’est collée à la peinture est accueilli avec bienveillance, les personnages semi-figuratifs au premier plans se noient dans l’épaisse texture de matières qui compose le fond de la toile.

Atelier participatif. (c) Collectif Sur:Imaginaires

Dans cette volonté de cohésion, Marina D’Aiuto (Brésil) s’amuse des néologismes que peuvent créer ceux dont le français n’est pas la langue natale. Dans une œuvre participative, sculpture parlante, le public peut passer sa main au-dessus d’un ersatz de lave, comme des mots qui brûlent la bouche dont ils sortent, pour entendre des interprétations très personnelles de certains mots et certaines expressions françaises.

Enfin, dans ce rassemblement d’œuvres et d’artistes, la dualité public et exposition se trouve également annihilée. Le public est invité à confectionner et exposer dans une salle dédiée des petites sculptures d’argiles et de graines séchées. Aussi, il est invité à afficher un autoportrait. L’installation de cet atelier comprend un petit miroir, une feuille sur laquelle le public dessine une première version de lui-même au fusain, pour la recouvrir d’une feuille plastique transparente sur laquelle il propose une seconde version de lui-même au feutre. Enfin, cette salle participative se termine par des cartes du monde renversées et accrochées sur les murs du fond, les visiteurs sont alors invités à retracer le trajet (voir image ci-dessus), de leurs voyages, de leurs origines ou comme bon leur semble, grâce à un système de fils brodés. L’art textile n’est jamais loin.

Vue de lexposition « En Otro Poder / Em Outro Poder ». (c) Collectif Sur:Imaginaires

Pour conclure cet article, parlons de la première œuvre de l’exposition (image ci-dessus), elle aussi participative. Elle illustre l’abolition de toutes les frontières ici évoquée. Une grande table, herbier merveilleux, collection de plantes, de fleurs, de pierres rapportées par les artistes, en provenance de France et d’Amérique du Sud, est amené à être utilisé par le public. Il peut donc créer sa propre composition, exposée au mur derrière lui par un système de vidéoprojecteur.

1. https://reporterre.net/Philippe-Descola-La-nature-ca-n-existe-pas


En otro poder / Em Outro Poder
Jusqu’au 20 mars 2021
6b
Quai de Seine
93200 Saint Denis
Entrée libre, réservation obligatoire.

L’épidémie de Covid-19 plaçant les zones de rassemblement sous surveillance, merci de prendre contact avec les lieux pour vérifier la programmation et les contraintes d’accès avant de vous déplacer – Mercredi au Dimanche 14:00 -18:00.