Conte poétique du retour à la nature, Elmet transporte le lecteur dans le Yorkshire rural, aux côtés d’un père et de ses deux enfants qui vivent une vie ascétique. Mais la société et ses démons les rattrapent et les poussent à une fin tragique.

Ce sont les mots de Daniel, jeune garçon d’une quinzaine d’années, qui nous guident à travers sa vie, entouré de son père John et de sa soeur Cathy, dans une maison qu’ils ont construit de leurs mains au beau milieu de la forêt anglaise. Ils vivent hors des règles de la société, chassant pour se nourrir et n’ont que peu d’interactions sociales. C’est une vie qui semble convenir au jeune Daniel, fasciné par son père dont il admire tant la force physique que l’abnégation au travail. « Malgré toute sa brutalité, papa aimait les gens. Il avait pour eux l’affection d’un chasseur pour ses proies. Il les aimait profondément, sincèrement, mais avec distance. Il avait peu d’amis, il ne les voyait pas souvent, mais les gens qu’il aimait, il les choyait comme de vieux souvenirs. Et il se souciait d’eux. » Le style poétique de Fiona Mozley accompagne le récit du garçon de son quotidien, entre les leçons reçues d’une voisine, le temps passé en cuisine et les promenades dans la forêt.

Entouré d’un père et d’une soeur avares de mots, Daniel semble prendre le lecteur comme témoin, et on ne peut que sentir rapidement que ce retour en arrière sur leur année dans la forêt signifie qu’un événement tragique s’est déroulé. Alors qu’une grande partie du récit se concentre sur la richesse que la famille tire de son style de vie – et il est clair combien le rapport à la vie de Daniel, à son corps et à l’attribution du genre sont définis par sa proximité à la nature et son éloignement d’une société normative -, la partie la plus sombre du livre montre que bien qu’ils soient à la recherche d’une autonomie et d’une indépendance, John, Cathy et Daniel ne sont pas étrangers aux rapports de force qui régissent la société.

Extrême violence

La nature et la violence se partagent la scène de ce conte, créant parfois l’incompréhension chez le jeune garçon. Alors que son père et sa soeur ont tous deux l’air d’être emplis d’une violence qu’ils peinent parfois à maîtriser, lui ne semble tirer que de l’apaisement de leur vie ascétique, et des moments qu’il peut partager autour de livres et de mots avec la voisine. Il peine à comprendre cette violence que sa soeur ressent, et c’est avec distance qui’l nous la retranscrit. « Elle m’expliqua que parfois, elle avait l’impression qu’elle allait se briser en deux. Que parfois, même avec les deux pieds plantés dans le sol, elle s’imaginait courir vers un feu rugissant.« 

Et la violence n’est pas qu’individuelle dans Elmet, elle transpire dans tous les aspects de la société : quand la famille s’approche des habitants des villages alentour, on se rend rapidement compte que la différence étonne, et repousse. Et les rapports de force financiers reprennent une fois de plus le dessus : quand un propriétaire terrien de la région veut expulser la famille de sa maison, cette dernière tente de rallier les travailleurs exploités par cet homme pour le prendre à son propre jeu. Seulement, si autonomes et indépendants que soient John, Cathy et Daniel, ils ne font pas le poids…

Avec une scène finale d’une violence extrême, Fiona Mozley laisse au lecteur comme un goût de sang dans la bouche, ne sachant que conclure quant à une possible quête d’ascèse dans notre monde…

« Elmet », Fiona Mozley (traduit de l’anglais par Laetitia Devaux, Editions Gallimard/Joëlle Losfeld, 240 pages, 19€