Une curiosité et une excitation électriques entouraient la projection de Merrick. On ne voit pas tous les jours un film post-apocalyptique français, genre sous exploité dans notre pays malheureusement trop cantonné aux petits films du grenier. Après la projection, le verdict est sans appel : Benjamin Diouris parvient à combler le cinéphile qui est en nous proposant une œuvre complète sur l’avenir de l’humanité utilisant le cinéma dans toute sa force et sa beauté.

Dans un monde décimé par une étrange épidémie, Stanilas Merrick, un ancien champion de boxe, survit reclus et coupé du reste du monde. Son quotidien est bouleversé lorsqu’il fait la rencontre d’Esther, une jeune fille échappée d’un camp de réfugiés et recherchée par un ancien soldat.

L’endeuillement d’un monde

Un guerrier masqué traverse les décombres d’un village, le regard aux aguets, récupérant ce qu’il trouve. Au cœur d’une forêt, une femme fuit des soldats lancés à ses trousses, à l’affut  du moindre son. Ils se rencontreront au bord d’un lac, coin du paradis perdu dans la campagne française. Autour d’eux, le monde n’existe plus car ravagé par une épidémie, rendu à son état initial. Ne cherchant pas à expliquer les raisons de cette apocalypse, le scénario fait le choix intelligent de montrer le deuil de l’humanité plutôt que sa déconstruction, qui avant de renaitre doit réfléchir aux conséquences de ces actes. On ne voit pas frontalement les symptômes de cette épidémie mais les tombes et le silence de la perte d’un être cher. Stan, le guerrier masqué – ancien boxeur – continue de se battre dans le vide contre les fantômes de son passé que la jeune femme, Esther, parviendra à exorciser. Dans cette relation qui cherche à panser les blessures, le récit de Merrick  trouve sa singularité et sort de sa condition de film de genre, n’utilisant jamais ses artifices. Pas de gore, pas de sang, pas de décomposition juste des hommes et des femmes perdus. Si le début filme fait bien entendu penser à la première partie de Je suis Légende de Francis Lawrence, où l’homme est plongé dans un univers où la nature est redevenue reine, et que La Route, le roman de Cormac McCarthy n’est jamais vraiment très loin dans l’esprit du réalisateur, Merrick trouve surtout sa référence principale dans l’univers de Last of Us, le chef d’œuvre vidéo ludique du studio Naughty Dog. Le duo que forment  Stan et Esther a cette sensibilité, cette justesse dans leur façon de s’apprivoiser qu’avaient les personnages de Joël et Ellie dans le jeu. Les comédiens ont une puissance d’interprétation, jamais dans l’outrance, distillant leurs émotions dans les regards et les non-dits plutôt que dans les dialogues. Mickaël Etrillard, qui joue Stan, capture l’attention du spectateur par sa forte carrure à la Tom Hardy et l’émotion bourrue d’un Clovis Cornillac, fendant son armure lorsqu’il pose son regard sur Esther, jouée par Marie Colomb, qui n’a pas fini de faire parler d’elle tant son espièglerie et sa force de caractère permettent à leur relation d’amener le film dans ses tons les plus poétiques. Ce beau duo de cinéma est entouré d’acteurs et d’actrices qui renforcent l’authenticité du film à l’image de ce soldat – interprété brillamment par Affif Ben Badra, plus subtil et déchirant que laisse supposer son rôle. Il est d’ailleurs au centre de l’un des plus beaux plans du film lorsque, découvrant une salle de théâtre abandonné, il rend hommage par quelques notes à cette humanité disparue. Car Merrick ce ne sont pas que des idées mais avant tout du Cinéma avec un grand C.
©Merrick
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Une véracité cinématographique

Tout comme la relation de Stan et Esther, l’image et le son s’entremêlent dans une harmonie confondante. Benjamin Diouris sait que son récit doit se raconter visuellement et  auditivement et utilise toutes les techniques mises à sa disposition pour le transcender. Utilisant des plans séquences parfaitement fluides et calibrés et ne succombant pas aux sirènes de la caméra à l’épaule brouillonne, il travaille tous les éléments de son cadre pour créer le fil conducteur qui lie les personnages. Le rythme qui découle de cette utilisation est limpide et renvoie aussi bien au cinéma de Terrence Malik – période La Ligne Rouge – qu’aux grands réalisateurs du cinéma asiatique. Il faut voir comment il travaille les flashbacks, qui nous plongent dans le passé de Stan, pour se rendre compte de sa maitrise où tout est  contrôlé à  l’image près. Ses choix de mise en scène ne sont jamais maniérés, mais au service de sa narration. Il permet ainsi au montage de gérer son espace et son temps, et faire vivre différentes actions dans une même temporalité qui ne laisse jamais retomber la tension de son film. Si à certains moments, il peut pêcher par trop de frénésie d’outils cinématographiques, plans de drones, zooms, travellings et autres axes incongrus, cela ne dénature en rien sa mise en scène que sublime la photo du chef opérateur Léo Schrepel qui n’aplatit jamais son image et donne une identité colorimétrique à chacun des décors. Il est d’ailleurs important de surligner que Benjamin Diouris convoque tous les départements de la réalisation d’un film afin que chacun puisse raconter à sa manière l’histoire de Merrick, que ce soit par la direction artistique, le design sonore, les costumes ou encore la musique qui retrouve ici sa place narratrice et non illustratrice dans la partition du compositeur Tristan Diouris. Cette association de jeunes talents trouve son couronnement dans la séquences finale – qu’il serait criminel de dévoiler. Notre imagination et notre émotion s’envolent pour un climax qui marie narration et mise en scène devant l’autel du cinéma ; afin que celui de Merrick trouve sa place dans le coeur du spectateur.
©Merrick
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Premier long métrage, Merrick est du bois dont sont faits les grands films, ceux qui restent après la séance. Sortant des sentiers battus et prenant le risque du film de genre, Benjamin Diouris travaille et applique l’essence même de cet art pour nous faire vivre une aventure humaine qui pose la question de la direction que peut emprunter notre monde. Sans jamais oublier l’action de son scénario. Merci.