Mathieu Bauer adapte le film Shock Corridor, de Samuel Fuller sur les planches et insuffle, par sa scénographie trépidante, une nouvelle jeunesse à l’œuvre du cinéaste américain. Cigare, rock’n’roll et équipe de choc au rendez-vous !

 « I am Sam Fuller, I am a movie maker » : une actrice en costume noir, à la voix rauque et fumant le cigare se présente entre deux volutes de fumée. Elle incarne le réalisateur américain Samuel Fuller qui, en 1961, tourna le film Shock Corridor en quatorze jours. Metteur en scène, musicien et comédien, Mathieu Bauer prolonge son amour du cinéma et adapte aujourd’hui ce film au Nouveau théâtre de Montreuil. Porté par une équipe de choc – la promo sortante du TNS (théâtre national de Strasbourg) – il plonge le spectateur dans les abîmes de la psychiatrie. Des studios aux planches, l’intrigue reste la même. Johnny Barett, un ambitieux journaliste, se fait volontairement interner dans un hôpital psychiatrique pour élucider un meurtre qui s’y est déroulé. Il interroge trois fous, témoins du crime, qui vont l’aider à démasquer l’auteur du meurtre. Pourtant, la folie s’empare peu à peu de Johnny. Infiltré dans cet « hôpital psychiatrique d’Etat » grâce à la complicité de sa femme, une strip-teaseuse qui se fait passer pour sa sœur incestueuse, il se prend au jeu et son stratagème devient une obsession. Le ton est inauguré par cette phrase, tracée à la craie blanche sur un tableau noir : « Those whom God wishes to destroy, he first makes mad ». Avec Shock Corridor, Bauer interroge ainsi la frontière entre folie et lucidité et ausculte, à travers l’histoire ces « fous », les peurs qui traversent l’Amérique des années soixante : racisme, communisme et bombe atomique.

Pourtant, le metteur en scène ne fait pas que « rejouer un film » ; il nous entraîne dans un véritable huis-clos. D’emblée, la proximité avec la scène plonge le spectateur dans l’atmosphère anxiogène de l’hôpital. Une proximité telle, que l’on sent l’odeur âcre du cigare que Fuller fume sans interruption. Cigare et cigarettes rappellent en effet, tout a long de la pièce, la discrète présence d’un narrateur qui, dans l’ombre, orchestre le jeu. Au fond de la scène, Mathieu Bauer à la batterie et Sylvain Cortigny à la guitare doublent la voix de Fuller d’une bande-son rock’n’roll. Le décor est brut, composite. Quatre espaces s’enchevêtrent les uns dans les autres : un bureau de médecin, un cabaret de plumes et des paillettes, une chambre d’hôpital et le corridor, appelé « la rue » par les malades. C’est là où l’on se rencontre « si on a été bien sage », où l’on joue, où l’on chante, où il pleut parfois, et où l’on attend, toujours. Attente des visites, des médicaments ou d’un miracle qui ne viendra jamais car la folie va croissante dans cette éternelle salle blanche. Là-bas, la prise de médicaments, les sifflets stridents des gardiens et les électrochocs rythment les journées. Mais l’immersion dans le monde psychiatrique se voit constamment dédramatisée par des interludes chantés et dansés. Bauer revendique en effet un théâtre qui articule plusieurs langages artistiques. Chant, danse et jeu théâtral s’articulent ainsi les uns les autres comme une savante « partition » qui met à distance le pathos.

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CP © Jean-Louis Fernandez

A l’intrigue initiale, Bauer greffe aussi une réflexion sur le cinéma. Portée par les commentaires de Fuller sur le cinéma, et par les comédiens qui essaiment, en aparté, des réflexions sur les rôles secondaires, elle propose une véritable mise en abîme aux accents brechtiens. Mais en un claquement de doigts, la pièce reprend et la musique survoltée bat son plein. Si Bauer signe une pièce pop, jamais il ne verse dans le kitch. S’il brosse le portrait d’une Amérique violentée, il règne toujours sur scène une atmosphère vivifiante.  Les douze comédiens chantent juste et jouent d’un instrument. Plus surprenant encore, ils occupent chacun un rôle parfaitement équilibré, comme taillé à leur mesure. Fuller, en comédienne sèche, laconique et âpre. Johnny, suant de rage et de fureur, la gueule déchirée par la peur. Cathy, en sœur sensuelle, en amante éplorée. Ils sont fous, ils sont tous fous et c’est dans ce fragile équilibre entre la fureur et la fantaisie que réside peut-être le plaisir du jeu. Plaisir de sentir l’énergie de ces jeunes comédiens, de les voir incarner la marginalité avec tant de fougue. Plaisir de découvrir une nouvelle scénographie incendiaire, rehaussée de ballons, de paillettes, de plumes, de cigarettes. De la folie, toujours, mais point d’excès. Car Shock Corridor s’attaque à des thématiques douloureuses et les traite, finalement, tout en justesse avec cette adaptation aussi virevoltante que jubilatoire.

Shock Corridor, de Mathieu Bauer.

Nouveau Théâtre de Montreuil / Jusqu’au 4 février.

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CP © Jean-Louis Fernandez

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