L’auteur du Prix Goncourt 2018 revient avec un nouveau roman où il dépeint à nouveau le quotidien de l’est de la France, des rêves, du gâchis et des espoirs de deux personnages qui se retrouvent plusieurs décennies plus tard.

Hélène habite à Nancy. Elle a désormais deux filles, le job de ses rêves dans une boîte de conseils après avoir fait de grandes études et s’être sortie d’un bled et d’un cercle familial qu’elle a fui. Christophe, lui, est resté. Il a enchaîné toutes sortes de boulot et vend désormais de la nourriture pour chiens, a fait un fils avec une femme avec laquelle il n’est plus et rêve de terminer ce qu’une adolescence un peu trop fêtarde l’a empêché de faire : devenir champion de hockey sur glace. Deux personnages profonds comme sait si bien les construire Nicolas Mathieu, perdus mais décidés à tenter.

« Elle se disait qu’il n’avait pas dû réussir grand-chose, puisqu’il vivait toujours dans les parages. Il avait surement épousé une fille du coin, foiré ses études et devait vivre plus ou moins comme ses parents avant lui, dignement, c’est-à-dire comme un blaireau. Quoi qu’il en soit, leurs places respectives dans l’échelle des prestiges s’étaient inversées. Le champion n’était plus. La première de la classe insignifiante avait bien changé.« 

L’adolescence toujours au centre

Après nous avoir décrit l’adolescence au cours de quatre étés dans Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu s’attache désormais à des quarantenaires – qu’il ne peut s’empêcher de faire retourner en adolescence. D’abord à travers des retours en arrière dans lesquels il nous décrit les sentiments et les pensées d’une Hélène pleine de rêve et d’amitié et d’un Christophe empli d’envie et de camaraderie. On suit l’évolution de cette jeune fille issue d’une classe moyenne qui n’a qu’un objectif : réussir. Et on suit la progression d’un garçon de ce garçon d’une famille populaire, un peu paumé et qui se trouve quand il chausse des patins à glace.

L’auteur, de son style exhaustif mais si poétique, développe des récits qui se mêlent, imprégnés de réflexions sociales et politiques sur les choix, les opportunités, sur ce qu’on en fait – ou sur ce qui nous échappe. Il parle de la colère de celle qui a fait un burn-out et qui se sent dériver dans sa boîte. Il montre l’inquiétude de celui qui voit son enfant s’éloigner de lui et son père vieillir. Une réflexion sur les conditions sociales et sur les liens familiaux, la filiation et le temps.

« Et ils avaient bu, trois générations sous le même toit, sans femme ni mère, des hommes sous la lumière blanche, dans la chaleur du four et le crissement des chaises sur le carrelage.« 

Temps et mélancolie

Les retours en arrière de ces quarantenaires qui, en quelque sorte, s’attachent au passé pour mieux regarder vers l’avenir sont riches de messages sur le passage du temps. Un temps inégal pour celui qui n’a jamais quitté Cornécourt et pour celle qui a vécu à la capitale – et pourtant, un temps dans lequel ils se retrouvent, l’espace d’un instant. Nicolas Mathieu nous parle de l’accélération du temps, une fois quarantenaires, et des différences de perception en fonction des classes sociales.

Même le présent de la relation qui se noue entre Hélène et Christophe, un peu par hasard, est empreint de mélancolie : ils sont ensemble, mais n’est-ce l’adolescent.e en chacun.e qui est attiré par l’autre ? Ne voient-ils pas dans cette échappée de leur quotidien un moyen de revenir en arrière, quand tout était encore possible ? Une ébauche de réponse peut peut-être se déceler à travers les temps utilisés par l’auteur : si les passages contemporains sont narrés à l’imparfait, c’est bien le présent qui est utilisé pour les souvenirs d’adolescence.

« Tout était facile au fond, la beauté venait n’importe où. Et puis elle s’était dit ça fait quand même du bien de s’envoyer en l’air. Et cette expression qui lui ressemblait si peu l’avait fait rigoler toute seule.« 

Impossible de ne pas s’attacher et s’identifier à ces personnages pleins de couleurs, amenant à une forme d’unité de la société : qui n’a pas le souvenir de fin de soirées passées à hurler les paroles de cette chanson de Michel Sardou, quelle que soit la signification qu’on y ait mis ?

« Connemara », Nicolas Mathieu, Editions Actes Sud, 400 pages, 22€

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