Voilà maintenant plus de deux ans qu’Élise Chatauret et la compagnie Babel, parcourent les scènes françaises avec un précieux bagage : le témoignage de vie d’une femme de 93 ans. De cette rencontre entre l’intime et le public est né Ce qui demeure, à voir jusqu’au 28 mai au Théâtre des Quartiers d’Ivry.

Fidèle à la démarche documentaire qui est la sienne depuis ses débuts, Élise Chatauret prend ici appuie sur des entretiens réalisés avec cette amie très chère. Conversations à bâtons rompus autour de carottes râpées et autres mets, la vieille femme livre ses souvenirs, observations, pensées sur quasiment un siècle de vie. 

De l’intime à la scène

Tout débute derrière une vitre. La scène est divisée en deux espaces. Le premier est un vaste rectangle au sol, d’une blancheur immaculée. Le deuxième s’érige au delà. Formant une cloison vitrée, il donne accès à un réduit qui ressemble à une cuisine d’appartement. Deux femmes y sont assises à une table, elles mangent. Moment intergénérationnel dont nous avons tous fait l’expérience, la plus jeune profite de ce repas pour poser des questions à son aînée, tout en se resservant et en la complimentant copieusement sur ses qualités culinaires. Alors que toutes deux demeurent loin et difficiles à observer, leurs échanges nous parviennent nettement grâce aux micros que nous voyons posés sur la table -et qui ne sont sans nous rappeler le dispositif utilisé par Chatauret lors de ces entretiens préparatoires. Cette impression se fait d’autant plus vivace, lorsque les comédiennes se retrouvent doublées par ce que l’on imagine être un extrait audio des véritables conversations enregistrées. Les propos que nous venons d’entendre se trouvent alors répétés comme pour confirmer leur véracité. Le réel prend le dessus sur le théâtre et ses actrices sortent de scène. Le spectateur à présent bien au fait de cette source documentaire, les voit revenir sur scène pour ce qu’elles sont : des passeuses d’histoires. Nous ne sommes dès lors plus surpris de voir se glisser derrière un voile une violoniste alto qui accompagne musicalement l’exploration mémorielle entreprise par cette création.

crédits images : Hélène Harder

Réminescences plurielles

S’appuyant sur ce que l’historien de l’art et philosophe allemand, Aby Warburg, a nommé l’ « Atlas mnémosyne », les deux actrices reviennent sur scène avec une large chemise en carton. A l’intérieur est compilée une impressionnante somme d’images qui viennent remplir le grand rectangle blanc. Nous découvrons alors des membres sculptés par Michel-Ange, dessinés par Charles Burns, des peintures du Giotto, mais aussi ce qui semble être des photos de famille. La mémoire individuelle de cette vieille femme se trouve mêler à une certaine mémoire collective. De là surgissent des interconnexions multiples, des échanges, pour donner naissance à un montage influencé, principe même du souvenir. Les actrices apparaissent alors comme des corps habités par des fantômes issus du passé, du présent et du futur. Les rôles se brouillent. Où est la vieille femme dans toutes ces paroles ? Peu importe l’émetteur, nous écoutons avec intérêt une forte exhortation à reprendre la lutte des classes, mais aussi un témoignage de ce qu’était la condition féminine dans la France d’après-guerre.

A la question posée par Ellise Chatauret de savoir ce qui persiste, sa vieille amie lui répond qu’il lui est impossible d’extraire un souvenir plutôt qu’un autre. La mémoire est un tout aux frontières imperméables qui ne cessent de s’élargir. Davantage qu’une plongée documentaire sur la longue vie d’une femme, Ce qui demeure crée un pont entre mémoire et théâtre, tous deux lieux de rencontre où fantômes et comédiennes – saluons ici leurs prestations – nous ouvrent les bras.

crédits images : Hélène Harder

__

Ce qui demeure

Ecriture et mise en scène Elise Chatauret

Avec Solenne Keravis, Justine Bachelet et Julia Robert

Au Théâtre des Quartiers d’Ivry jusqu’au 28 mai 2019.