Catherine Wilkening possède de multiples talents : comédienne, scénariste, mais aussi autrice, c’est sans non moins de talent qu’elle s’est lancée dans la sculpture. Depuis presque vingt ans, elle travaille le féminin grâce à la matière, et aujourd’hui, elle propose une série de céramiques à la galerie Loo & Lou. A voir jusqu’au 20 mars !

Une chapelle blasphématoire

Le public évolue sous les paupières baissées des madones en céramiques. Ornées de bleu et d’or, couleurs de Marie et du faste des cathédrales, les sculptures, tels des triptyques de Jérôme Bosch, ne révèlent leurs secrets que dans les détails.

Une immense croix, Envole-moi (2019), revêtant des ailes d’ange, accueille les visiteurs au début de l’exposition. Les ailes sont en réalité constituées d’ossements et de crânes, la mort dans toute sa brutalité flirte alors avec l’élévation divine. La partie verticale de la croix est, quant à elle, constituée d’un enchevêtrement de bras et de jambes, moins orgiaques que semblant lancer des appels à l’aide. Aucun visage ne fait surface, si ce ne sont les crânes morbides qui constituent les ailes. À leur place, à la verticale, se présentent des roses aussi blanches que des os.

L’ambivalence de cette œuvre, entre le divin et la trivialité, se retrouve dans toutes les œuvres de l’exposition.

Catherine Wilkening

La rose, comme la figure féminine chrétienne de la Madone, est omniprésente dans l’exposition. Frédéric Carral explique : « Avant d’être associé à des saints, la rose et d’abord associé au Christ et à la Vierge. La rose rouge est la rose christique, c’est la rose du sacrifice de la passion, avec la couronne d’épines et les pétales rouges qui rappellent les gouttes de sang. La rose blanche est la rose mystique (rosa mystica), l’allégorie de la Vierge Marie, symbole de pureté et de bonté (la rose sans épines.) » (1)

Une trinité, ou plutôt, un trio de plus petits crucifix présentent des roses blanches en place du Christ. Elles-mêmes possèdent clous et jambes pendantes. La pureté, la bonté, se retrouvent clouées sur la croix. Comme un prisme de lecture de l’exposition : il faut oublier l’image de la femme comme vierge, comme mère, sacrifiée. Le féminin s’avère plus complexe que les voies que le christianisme propose.

La féminité réelle

Derrière les voiles virginaux, maritaux, et derrière tout l’imaginaire qui y est attaché, se trouve une féminité réelle. L’exposition multiplie les madones ornées de roses blanches. Parfois, un miroir reflète l’espace, discret, sur le socle d’une œuvre ou en hauteur. Miroir qui fait penser, lui aussi, à la féminité, à la beauté : « Miroir, dis-moi… »

Pourtant, les Vierges portent une coiffe digne de celles arborée par les évêques. Encore, l’insurrection contre l’Eglise se fait dans les détails.

Catherine Wilkening

Aux fleurs blanches se substituent des perles, ornant tout le plastron de Maculée Conception. Des perles de céramiques ? Non, des fesses de céramiques.

Marie, vierge et mère, est remise en question avec la statue Vertiges qui illustre la grossesse. Loin d’une maternité sereine et instagrammable la figure de Marie parait souffrir, enfanter dans la douleur. Pourtant, le titre nous indique que la figure n’est peut-être pas celle de la souffrance, mais bien de l’extase, s’éloignant ici d’une maternité chrétienne et chaste, évoquant la sexualité durant la grossesse. Le plaisir féminin s’ancre dans le visage, renversé, bouche ouverte, yeux clos. Sensuel. Les roses blanches demeurent présentent mais s’achèvent en humus, on y devine à nouveaux des crânes mêlés.

Vertiges est une œuvre puissante, qui se lit, telle l’histoire d’une vie qui se déroulerait sous nos yeux, et pourtant statufiée. Une histoire de vie, qui se raconte de la conception, en passant par l’éclosion, jusqu’à la mort.

La vraie féminité s’exprime dans les céramiques exposées : sensuelle et périssable. Il n’y a plus à choisir, selon l’adage, entre la mère, la vierge ou la putain.

Catherine Wilkening

La nature… du féminin

Les céramiques entremêlent les phallus, fesses, boyaux et autres crânes, la bestialité ne fait qu’un avec la mort. Les œuvres sont morbides et sexuelles, et pourtant, paraîtraient toujours étrangement chastes et lisses à qui ne s’attarderait pas sur les détails.

Dans ces détails, au-delà de la rose blanche, la nature avale la religion, prend le pas sur elle. Les forces de la nature et du féminin s’unissent et dialoguent dans ces œuvres, tel un appel à la Grande Déesse. Si bien qu’on ne sait si Mortel Immortel est criblée de clous christiques ou se fait gagner par une armée de champignons. La mère et l’enfant, Marie et Jésus, perdent leurs visages divins dans des souches d’arbres.

La nature les recouvre, la nature a dépassé la spiritualité religieuse pour laisser place à la vraie nature de la femme qui dépasse les dogmes du christianisme. Une nature de femme ancestrale, naturelle, organique, présente depuis la nuit des temps, depuis la création de la terre. On pourrait d’ailleurs ouvrir cette réflexion en citant Merlin Stone qui a étudié le mythe de la Grande Déesse, spiritualité qui était là bien avant les religions monothéistes, « Dans la plupart des textes archéologiques, la religion de la femme est définie comme ‘’un culte de la fertilité’’. Ce terme est révélateur des attitudes adoptées face à la sexualité par les différentes religions contemporaines qui ont influencé les auteurs de ces textes. Pourtant l’archéologie et l’histoire fournissent des preuves de l’existence d’une divinité féminine, créatrice et ordonnatrice de l’univers, prophétesse, maîtresse de la destinée humaine, inventrice, guérisseuse, chasseresse et combattante courageuse, autant de preuves qui indiqueraient que le terme ‘’culte de la fertilité’’ ne serait qu’une grossière simplification d’une structure théologique complexe.» (2)

Catherine Wilkening, en jouant avec la céramique, les codes colorimétriques et la symbolique du christianisme, réintroduit en réalité la féminité dans toute son entièreté, dépassant un dogmatisme bien moins ancien que la nature entière et complexe de la femme qui fut, elle aussi, vénérée.

(1) Frédéric Carral, La rose dans l’art européen, Sémiologie de la rose III, vol. 01, Jan 2016.
(2) Merlin Stone, Quand était une femme, L’Etincelle, 1979.


Catherine  Wilkening – Les Chemins des Délices
Jusqu’au 20 mars 2021
Loo & Lou Gallery
20 rue Notre-Dame de Nazareth
75003 Paris

L’épidémie de Covid-19 plaçant les zones de rassemblement sous surveillance, merci de prendre contact avec les lieux pour vérifier la programmation et les contraintes d’accès avant de vous déplacer – du mardi au samedi 11h – 19h.