Avec tous les prix de cette rentrée littéraire, on aurait tendance à oublier les bandes dessinées et les romans graphiques, alors qu’ils fleurissent eux aussi. Alors, depuis Rome jusqu’à Bagdad, en passant par le tribunal, une super-héroïne et une barque de réfugiés, nous avons lu pour vous le meilleur de cette rentrée ! 

Au-delà des décombres, Zerocalcare

Le plus célèbre des auteurs de BD italien revient avec un très bel ouvrage, en noir et blanc, qui traite de la célébrité, du retour à un semblant de vie normale quand on est un artiste reconnu. Sorte d’autobiographie dessinée, Au-delà des décombres met en scène Zerocalcare entouré de ses amis de toujours mais dont les relations se sont considérablement compliquées ces dernières années. C’est un traité sur la culpabilité qui ronge ceux qui ont évolué, et qui sont témoins des difficultés rencontrées par leurs amis : féroce critique de la société italienne, Zerocalcare met en image la pauvreté qui pèse encore sur toute une classe de gens entre 30 et 40 ans.

Au-delà des décombres parle aussi avec brio de la question de l’image publique de l’artiste, à travers l’expérience personnelle de Zerocalcare. Jeune homme engagé à gauche, par exemple militant au G8 de Gênes en 2001 ou activiste dans des « centri sociali » romains, il doit désormais faire coïncider ses opinions politiques avec le besoin de rester en dehors de débats qui pourraient lui faire perdre trop de lecteurs. Equilibre à trouver pour ne pas se renier, Zerocalcare a parfois du mal à se glisser dans ce nouveau statut de célébrité.

Entre culpabilité lancinante – magnifiquement représentée par un tatou – et adaptation à sa nouvelle vie, Zerocalcare offre ici une bande dessinée dans laquelle il se livre, ne se départissant jamais de son style de dessins caractéristique et qu’on aime tant !

 

Le parfum d’Irak, Feurat Alani

C’est d’abord à travers ses yeux d’enfant puis ceux de journaliste que Feurat Alani, Franco-irakien, découvre le pays de ses parents. Quand il va pour la première fois en Irak, en 1989, le pays sort tout juste de la première Guerre du Golfe, et il est fasciné par l’ambiance, les odeurs et la famille qu’il rencontre pour la première fois. Il y retournera plusieurs fois dans les décennies successives, alors que le pays est déchiré par la guerre, l’occupation américaine et les conflits confessionnels.

Au moyen de 1 000 tweets écrits par Feurat Alani, ce sont plus de vingt ans d’Irak qui se dévoilent sous nos yeux : Alani nous présente sa famille, ses souvenirs d’enfant – les glaces à l’abricot, les thés noirs et les parties de foot avec ses cousins -, puis nous décrit l’horreur de la guerre, la chute de Saddam Hussein, les exactions de l’occupant américain… Une certaine sensibilité ressort toujours de ces tweets, et l’indignation du journaliste n’est que renforcée par la force des dessins de l’illustrateur Léonard Cohen : des dessins colorés, qui s’étalent parfois sur des doubles pages, et qui renforcent l’intensité de ce que raconte Alani.

Ce roman graphique rappelle qu’au-delà des guerres qui l’ont déchiré, l’Irak a encore tant à offrir, et nous met sous les yeux avec des couleurs frappantes et des tweets poignants ce qu’un peuple a dû endurer ces dernières années. Et pour les fans : découvrez aussi la série basée sur le roman graphique qui passe sur Arte !

« Le parfum d’Irak », Feurat Alani, Léonard Cohen, Editions Nova et Arte Editions, 19€

 

Camel Joe, Claire Duplan

Constance, jeune femme révoltée et féministe, tente de survivre en dessinant des publicités alors qu’elle rédige une BD : son héroïne, « défenseuse de zouz et niqueuse de patriarcat » est celle qu’on voudrait toutes être dans notre monde patriarcal et masculin. Décomplexée et assumée, Camel Joe – en référence au « camel toe », cette forme que donnent les leggings à notre entrejambe – s’en prend aux machos, aux « relous »… Bref, à tous ceux qui se permettent encore, dans un monde post #MeToo des remarques déplacées à des femmes dans la rue. Et attendez de voir quels sont ses pouvoirs !

C’est le quotidien de Constance, sa relation avec son copain, les concerts de sa meilleure amie et ses interrogations professionnelles, que nous raconteClaire Duplan, d’un dessin simple mais évocateur, et en noir et blanc. Elle aborde ainsi multitude de sujets qui sont les problématiques de toutes les jeunes femmes de sa génération, et notamment la question de la jouissance féminine au sein d’un couple hétérosexuelle, qui reste encore tabou aujourd’hui. Claire Duplan se demande, toujours avec ce mélange d’humour et de colère, pourquoi est-ce qu’une femme doit souvent se contenter de voir son partenaire s’endormir après avoir joui, alors qu’elle non… Et Camel Joe a trouvé la solution : elle propose à chaque homme de « s’asseoir sur sa bite » et de bien réfléchir avant toute action qui manquerait de respect à la femme à laquelle il s’adresse.

Une bande dessinée bien nécessaire pour toutes celles qui, bien que le mouvement #MeToo soit passé par là, se font encore harceler dans la rue et ne savent pas quoi répondre…

« Camel Joe », Claire Duplan, Editions Rue de l’Echiquier, 115 pages, 16,50€ – parution le 6 septembre 2018

 

Une Prière à la Mer, Khaled Hosseini

Tout le monde a encore en tête l’image du petit Aylan Kurdi, échoué sur une plage grecque en septembre 2015… Il est ce jour-là devenu le symbole des milliers de réfugiés morts en mer alors qu’ils essayaient de fuir la guerre et la misère en Afrique de Nord, et trouver refuge en Europe. Khaled Hosseini, auteur connu dans le monde entier et lui-même réfugié afghan, a décidé de s’engager en devenant ambassadeur de bonne volonté à l’ONU. Il a donc choisi de publier Une Prière à la Mer, pour rendre un hommage plus de trois ans plus tard à Aylan Kurdi et à tous les autres anonymes morts dans la Méditerranée.

« J’ai entendu dire que nous étions les indésirables, les importuns. Que nous devrions emmener notre malheur ailleurs. » Khaled Hosseini met ici en scène une lettre écrite par un père à son fils Marwan alors qu’ils doivent traverser la Méditerranée. Il tente de le rassurer, d’affirmer que tout ira bien, et par là même, c’est lui-même qu’il rassure. Le livre s’ouvre sur les souvenirs de la Syrie telle qu’elle était avant d’être déchirée par la guerre, et le père regrette que le fils ait été trop jeune pour s’en souvenir. Mais en même temps qu’il parle au fils, c’est aussi à nous, lecteurs, Occidentaux, que Khaled Hosseini semble s’adresser : n’oublions pas que la Syrie n’est pas perdue, et qu’elle mérite qu’on se batte encore pour elle, qu’on accueille les peuples qui la fuient. Grâce aux dessins intenses, tantôt colorés, tantôt sombres, réalisés par Dan Williams, ce livre illustré rend un hommage bouleversant à ce choix déchirant que des milliers de personnes ont été contraints de faire.

En plus d’être un ouvrage magnifiquement poétique, Une Prière à la Mer est engagé et solidaire : la totalité des droits d’auteur de Khaled Hosseini sera reversée aux réfugiés et au HCR, et 1€ par ouvrage vendu à la Cimade, une association française de solidarité avec les réfugiés. A se procurer de toute urgence !

« Une Prière à la Mer », Khaled Hosseini, Dan Williams, Editions Albin Michel, 12€

 

Les riches au tribunal, Monique et Michel Pinçon-Charlot et Etienne Lécroart

Sarkozy, Cahuzac, Ferrand… Les affaires concernant les plus riches d’entre nous ainsi que les hommes politiques qui nous représentent se sont multipliées ces dernières années. Mais il n’est pas toujours facile d’y comprendre quelque chose pour tous ceux qui n’évoluent pas dans ce monde-là. Alors ce qu’il nous faut, c’est la bande dessinée imaginée par les sociologues Monique et Michel Pinçon-Charlot et illustrée par Etienne Lécroart. Ces « sociologues de la bourgeoisie » reviennent pour nous sur l’affaire Cahuzac, ce ministre du budget de Françoise Hollande épinglé pour fraude fiscale.

Le ton à la fois ludique et pédagogique de cette bande dessinée permet à merveille de comprendre comment les membres de cette oligarchie financière se soustraient à la solidarité nationale, cherchant par tous les moyens à payer moins d’impôts, et se rendant mutuellement des services qui alimentent le système. Les deux sociologues, accompagnés par l’illustrateur, ont assisté à ce procès exceptionnel qui fera jurisprudence et nous guident à travers toutes les étapes, détaillant pour nous les dédales du montage financier effectué par Jérôme Cahuzac, sa femme et ses conseillers.

Pleine d’humour et riche en dessins satyriques qui permettent de reconnaître les différentes personnalités politiques et financières impliquées, cette BD est un immanquable de cette rentrée !

« Les riches au tribunal », Monique et Michel Pinçon-Charlot, Etienne Lécrouart, Editions Seuil-Delcourt, 120 pages, 18,95€

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Journaliste littéraire chez Untitled Magazine. Contact mail : m.ciulla@untitledmag.fr