Roman fleuve où les personnages parcourent les autoroutes de France, Aires utilise l’humour et le cynisme pour décrire les déroutes et les hypocrisies de notre société.

Un père endetté qui veut profiter d’avoir la garde de son fils pour l’emmener à Disneyland, un routier avec un master en biologie, une cheffe d’entreprise richissime, un autostoppeur rêvant de voir ses textes publiés, un vieux couple, un professeur traversant la France pour voir une dernière fois son ex-femme mourante… Autant de personnages fascinants construits par Marcus Malte et qui se croisent tous, au cours de cette journée caniculaire, sur une aire d’autoroute. Justement celle où travaille Zoé, jeune fille en CDD à la foi inaltérable.

Le roman s’ouvre sur un prologue hallucinant : dans un futur plus ou moins proche, un professeur qui utilise un vocabulaire exagérément « start-up nation » pour expliquer à ses étudiants ce qu’était la vie à notre époque – ère a priori révolue. Forme de langage faisant sourire face au ridicule des néologismes, on comprend rapidement la critique de la société capitaliste et de ses dynamiques en arrière-plan. Commence ensuite le récit de cette journée du 6 août qui voit le chassé-croisé sur l’autoroute de toutes ces voitures, de toutes ces histoires, de toutes ces vies. Et en même temps qu’on s’assoit sur le siège passager, on entre dans leurs pensées, on suit ce voyage à travers la France qui est aussi un voyage au sein d’eux-mêmes : le temps long du souvenir.

Autoroute de la pensée

« Plusieurs histoires, en fait. Mais qui n’en font qu’une. Parce que c’est le principe même de la vie, sa trame : des destins qui s’enchevêtrent. Et c’est quelque chose que je trouve fascinant. Toutes ces trajectoires parallèles, qui finissent par se croiser.« 

La construction du roman épouse tout à fait la forme polyphonique que lui a donné Marcus Malte : des chapitres dédiés à chaque personnage, introduits par une fiche des caractéristiques de la voiture qu’il possède – l’homme n’a-t-il de valeur qu’à travers celle de la voiture qu’il conduit ? -, et entrecoupé des journaux d’informations ou des programmes musicaux des radios allumées. Des extraits de journaux intimes – quelques fois très glauques… – sont aussi intégrés entre les chapitres, sans que l’on sache véritablement à qui ils appartiennent – certainement le signe de cette ère révolue et anonymisée que le professeur tente d’enseigner à ses étudiants. Le style de Marcus Malte est riche, percutant et d’un humour imparable où la critique sociétale ne fait pas que transparaître : du changement climatique à la précarisation de l’emploi, du traitement réservé aux lanceurs d’alerte à la capitalisation de l’Etat-providence, c’est bien tout le système du capitalisme libéral qui nous est donné à voir dans ses pires travers.

Si on peut regretter de devoir attendre plusieurs chapitres avant de voir apparaître le premier personnage féminin intéressant et non seulement témoin ou victime, Aires est sans aucun doute un roman que l’on referme changé.e.s : prendrons-nous à notre tour notre voiture pour parcourir des milliers de kilomètres, s’arrêtant sur des aires d’autoroute surchargées, en route vers l’inévitable ?

« Aires », Marcus Malte, Editions Zulma, 496 pages, 24€