Avec son dernier roman Voyage au bout de l’enfance, Rachid Benzine donne la parole à un enfant victime de la radicalisation de ses parents. 

« Pourquoi de jeunes hommes et jeunes femmes, nés dans mon pays, issus de ma culture, (…) décident-ils de partir dans un pays en guerre et de tuer au nom d’un Dieu qui est aussi le mien ? » Depuis 2015, cette question semble hanter l’esprit de l’islamologue, enseignant et écrivain Rachid Benzine.

On aime souvent les romans racontés par des enfants parce qu’ils parviennent en général à aborder des sujets graves sur un ton léger et innocent, souvent empreint d’une grande sagesse. Or, force est de constater que dans Voyage au bout de l’enfance, l’horreur du monde des adultes gagne le combat contre la joie de vivre du narrateur de dix ans. Et pour cause, Fabien est en CE2 quand, du jour au lendemain, ses parents lui annoncent qu’il n’ira plus à l’école parce qu’ils partent en voyage. « Un drôle de voyage. Et très long. Il a fallu qu’on se cache dans une voiture. (…) Les gens parlaient arabe ou des langues bizarres. »  C’est ainsi que Fabien et ses parents arrivent en Syrie et rejoignent les rangs de Daesh. Dorénavant, Fabien devient Farid. 

Au revoir Fabien. Finis les jeux de foot et la poésie. Bonjour Farid, lionceau à l’école coranique à qui on va apprendre à multiplier des tanks par des grenades, à écrire des poèmes à la gloire du Khalifa, à tuer et même à se tuer pour rendre ses parents fiers. Ce qu’il y a de plus triste dans cette histoire, c’est de voir que rapidement, les parents de Fabien se heurtent à des désillusions. L’Etat Islamique n’est pas la terre sainte qu’ils pensaient être. La guerre n’a rien d’aussi beau que ce dont ils rêvaient depuis leur appartement de Sarcelles. Le problème, c’est qu’ils sont pris au piège. Une fois entré dans les rangs de Daesh, on n’en sort pas. Un jour, alors que son père est sur le point de repartir au Djihad, Fabien le surprend à dire à sa mère : « ‘Je ne sais plus pourquoi je fais ça. Pourquoi je vais me battre. Quel sens ça a.’ Maman lui a répondu : ‘C’est pour Allah’. Il a répondu : ‘non, c’est pour notre orgueil. Parce qu’on s’est pris pour des compagnons du prophète. Je ne veux plus participer à cette boucherie. On était venus combattre un tyran et on sert de montres.(…) On s’est trompé nous-même, notre fils, notre famille. tous.’ » Fabien et sa famille sont pris au piège. 

Une réflexion politique et éthique

Au bout de plusieurs mois, Fabien et sa mère essaieront bien de quitter la Syrie. Ils arrivent à rejoindre un camp de réfugiés en Syrie kurde. Dans ce camp, les personnes qui viennent de Daesh ont un statut différent. On les enferme dans un enclos au sein du camp. Elles sont prisonnières. Entassées à dix familles par tente dans des conditions innommables, elles ne peuvent rien faire toute seules, et n’ont presque pas de contacts avec l’extérieur. Fabien explique : « Maman appelle ça une enclave. Un grillage haut et un portail avec une grande croix en métal et un panneau bleu au milieu. On peut le franchir pour aller nous aussi un peu au souk, ou voir le médecin, récupérer un colis humanitaire ou des médicaments. Et surtout pour aller aux toilettes. Mais toujours accompagnés par des gardes. » Là, pendant plusieurs mois, Fabien va se battre pour donner un sens à sa vie en essayant de faire de belles rencontres, en continuant de composer des poèmes pour sa maman et en mettant en scène des petits spectacles de marionnettes pour les enfants du camp. Mais l’horreur va prendre le dessus. 

Le texte de Rachid Benzine pose des question politiques et éthiques brûlantes. Que faire des repentis de Daesh ? Les hommes sont d’office envoyés en prison. Que faire des femmes et des enfants ? Si le retour des femmes dans leur pays d’origine n’est pas accepté, que faire des enfants ? Faut-il leur permettre d’échapper à cet enfer, même si cela implique de les priver de leur mère ? La plupart des enfants de ces personnes radicalisées repenties sont nés dans l’Etat Islamique. Que faire d’eux ? Quel pays pour les recueillir ? Et que faire des enfants qui sont allés à l’école coranique de l’état islamique et à qui on a déjà appris à tuer ? Faut-il les considérer comme dangereux ? Ces questions que soulève Rachid Benzine sont pour le moment sans vraie réponse. Pendant que nous en débattons, des enfants sont privés de vie. 

Voyage au bout de l’enfance est un roman bouleversant et très difficile à lire malgré la sympathie du narrateur et de son ton. Le coeur pur de Fabien et la délicatesse de son regard font parfois sourire, mais bien vite, l’horreur de ce monde vient étouffer tout rayon de soleil. Une lecture glaçante mais utile, qui nous rappelle que, même si on n’en parle pas tous les jours et que les dangers de l’islamisme radical peuvent nous paraître loin, à quelques milliers de kilomètres de là, des gens repentis sont enfermés dans des enclos. 

« Voyage au bout de l’enfance », Rachid Benzine, Editions Seuil, 80 pages, 13€