Dans une duologie poignante, Le Silence des vaincues et Les exilées de Troie, Pat Barker livre sa version de cette épopée troyenne largement connue du grand public. Si l’histoire a été écrite par les vainqueurs, elle a aussi été écrite par les hommes, pour les hommes et sur les hommes. Pat Barker prend le parti des femmes de Troie. 

On connaît tous la mythique guerre de Troie et ses héros, le plus vaillant d’entre eux Achille, ou encore Hector le prince Troyen, le rusé Ulysse et les frères qui règnent sur cette guerre : Ménélas et Agamemnon. Mais que savons-nous des femmes qui elles aussi ont pris part à cette guerre ? Ces femmes troyennes qui sont devenues des trophées et des esclaves pour les Grecs sur les plages de la cité réputée imprenable.

Dans cette duologie, Pat Barker donne une voix à celles qu’on a oublié, notamment Briséis, le trophée d’Achille qui narre une grande partie du récit. Mais sans oublier, Iphis, Rista dans un premier temps puis viendront Andromaque, l’épouse d’Hector et Hécube, celle de Priam, Reine de Troie.

Ces vaincues

Briséis est la Reine de Lyrnessos, ville voisine de Troie. Lorsque les Grecs débarquent sur la terre troyenne, ils s’emparent avec fracas de tout ce qu’ils peuvent pour montrer leur force dans une guerre qui pour l’instant ne tourne pas en leur faveur. Pendant dix longues années, Briséis, maintenant captive des Grecs et destinée à Achille, partage le quotidien des autres captives troyennes devenues esclaves.

« J’avais horreur de leur servir à boire, mais Achille ne se souciait évidemment pas de ce que j’aimais ou pas, et curieusement, j’ai bientôt cessé de m’en soucier moi-même. C’est ce que ne comprennent jamais les gens libres. Un esclave n’est pas un être humain traité comme une chose. Un esclave est une chose, autant à ses yeux qu’aux yeux d’autrui. »

Dans une langue crue, Pat Barker laisse à sa narratrice la place de raconter sa version de l’histoire. De sa position d’esclave sexuelle, de trophée qui est remis plusieurs fois en cause et qui a de lourdes conséquences sur la guerre et sur la vie de la jeune femme.

« Il y a une chose que je sais : ils ne voudront pas de la réalité brutale de la conquête et de l’esclavage. Ils ne voudront pas entendre parler d’hommes et de garçons massacrés, de femmes et de filles vendues comme esclaves. »

Ce roman nous immerge dans la vie de ces Troyennes qui ont tout perdu de leurs statuts, à leurs familles ainsi que leur liberté. C’est aussi le quotidien de Briséis, le peu de choix qu’elle peut encore faire et son regard sur ce grand héros qu’est Achille. Elle donne son regard sur cet homme dont on connaît les exploits, mais quelle est la part qu’on a laissé à ces femmes que l’histoire a oublié ?

Et après ?

Puis il y a la victoire des Grecs, le saccage de la ville, la mort d’Achille et ses guerriers victorieux coincés sur la plage d’une ville partie en fumée qui attendent en vain un vent favorable que les dieux ne leur accordent pas. Des nouvelles voix de femmes s’élèvent sur cette plage : Hécube, Andromaque ou encore Cassandre, cette prophétesse qui personne jamais ne croit.

Pat Barker, toujours de sa plume tranchante, nous livre une autre version de l’attente de ces femmes dont le destin est toujours d’être esclave de ces rois grecs. Elle nous immisce dans les méandres des cabanes sombres de ces femmes laissées à elles-mêmes. L’amertume et la rancoeur de la Reine Hécube face à Hélène qui a retrouvé sa place dans la couche de Ménélas, la folie de Cassandre aux côtés du Roi Agamemnon, et Briséis qui attend l’enfant d’Achille.

« Si je lui pose la question, tout ce qu’il me dit, c’est « Le silence sied aux femmes. » Toutes les femmes que je connaissais avaient grandi avec ce diction. »

Le destin de ces femmes qui a basculé pour la fierté d’un homme. Pat Barker écrit avec force et fracas la vie des Troyennes et par le biais du regard, Briséis nous donne une nouvelle version de la sanglante guerre de Troie.

« Ce que les Troyens ont vu, on l’ignore. Les vaincus sont les oubliés de l’Histoire et leur version des faits meurt avec eux. »

Une réécriture féministe et cruelle de la guerre de Troie est donnée dans cette duologie. Un roman fort sur des destins de femmes qui plaira à ceux qui aiment la mythologie et qui pour une fois donne le rôle principal aux femmes.

« Le silence des vaincues », Pat Barker (traduit par Laurent Bury), Editions Charleston, 352 pages, 22,50€ & « Les exilées de Troie », Pat Barker, Editions Charleston, 384 pages, 22,50€