Sous-titré « Théâtre et industrie culturelle », S’adresser à tous, le nouveau livre de Diane Scott aux Éditions Amsterdam, propose une analyse fouillée des rapports entre théâtre et politique et plus particulièrement de l’idéal démocratique auquel cet art est associé. En librairie.

Alors que les théâtres rouvrent après des mois d’absence forcée, que le festival d’Avignon peut à nouveau avoir lieu, la chercheuse, psychanalyste et rédactrice en chef de la Revue Incise du Théâtre de Gennevilliers, s’interroge sur le ou les publics attendus par ces derniers.

De prime abord, l’ouvrage – de par ses dimensions (160 pages en poche) et son titre (injonction ? commandement ? prescription ?) – semble vif et direct. D’autant plus qu’avec en référence personnelle le récent et très bouillonnant Contre le théâtre politique d’Olivier Neveux, somme d’expériences théâtrales sondées à travers le prisme du politique, je m’attendais (toutes différences gardées entre les deux auteur.e.s) à une sorte de suite où les multiples spectacles vus par Scott viendraient étayer, si ce n’est engendrer, ses réflexions sur les relations entre le théâtre et son public. Or, en parcourant les premières pages, j’ai compris que les références convoquées ici seraient davantage tirées de la scène politique contemporaine que du Théâtre de Gennevilliers. Néanmoins, le ton perçant et frais d’une pensée qui vient dépoussiérer les motifs attendus de la création théâtrale pour en révéler les soubassements, est bien là.

Pour qui donc est fait le théâtre ? Tout le monde ou seulement une élite intellectuelle ? Les urbains entourés de propositions ou les ruraux mis à l’écart du circuit culturel ? La question ne se pose pas voyons, le peuple entier y a sa place. Mais il suffit de se pencher sur la fréquentation des salles pour que la « passion de l’égalité » comme l’appelle Scott, rejoigne les nombreux mythes convoqués par le théâtre. Partant du constat que ce dernier apparaît comme une « anomalie dans le capitalisme culturel » (on fait bien plus rentable et accessible de nos jours) Scott en interroge l’endurance en France en parcourant son histoire de la Révolution Française jusqu’à la modernité tardive qu’est la nôtre. De l’idéal démocratique en construction à la fin du XVIIIème siècle à la notion d’un public global aux frontières culturelles abolies, Scott met à jour un nœud entre théâtre, culture et populaire. D’un théâtre expurgé de la conflictualité sociale ne resterait de nos jours que cet avatar de culture commune à même de rassembler, autour d’un imaginaire commun, un peuple tendant à devenir simple public-consommateur aux goûts toujours plus populaires et lucratifs.

Ainsi se pose la question essentielle du geste artistique : qui engendre qui ? Autrement dit : est-ce l’œuvre qui génère un ensemble d’individus devenus le temps de la représentation un public ? Ou bien l’œuvre répond-elle à une commande préalablement passée pour correspondre aux désirs d’un public prédéfini ? Vecteur d’idéologies politiques, le théâtre se trouve utilisé autant pour défendre LA culture légitime (asphyxiante aurait dit le peintre Jean Dubuffet) que pour nourrir le rêve capitaliste d’une masse populaire toujours plus grandissante et informe. Devrait-on dès-lors abandonner le théâtre, trop asservi aux subventions publiques ou aux financements privés ? Ce serait oublier que certaines fois, il permet, l’espace de quelques heures, l’éclosion d’une communauté.

Ainsi le livre exigeant de Diane Scott semble vouloir mettre en garde face à un art dont la tension démocratique est subrepticement remplacé par un désir politique de popularité. « S’adresser à tous » serait-il synonyme de « Plaire à tous » ? Face à ces tentatives d’épuisements, la poursuite de pièces qui refusent cette fétichisation mortifère apparaît comme une stimulation toujours plus nécessaire.

« S’adresser à tous », Diane Scott, Éditions Amsterdam/Les Prairies ordinaires, 2021, 168 pages, 16 euros.