Classique de la littérature de la Lost Generation de l’entre-deux-guerre, Tendre est la nuit retrace le vie de Dick Diver, éminent psychiatre, et sa femme Nicole, un couple d’Américains qui passe sa vie entre la Côte d’Azur, la Suisse et l’Italie. Loin d’un être un roman à l’eau de rose, les relations amoureuses dépeintes dans ce livre sont d’une intensité poignante.

Le roman s’ouvre en 1925 avec l’arrivée de Rosemary Hoyt, étoile naissante du cinéma hollywoodien, et de sa mère au luxueux hotel Gausse situé entre Nice et Cannes, lieu de villégiature préféré des Américains fortunés. Rosemary découvre un groupe d’adultes fascinants qui ne tardent pas à la considérer comme leur amie. Parmi les couples, il y a Dick et Nicole Diver. Victime de leur charme, charisme et glamour, Rosemary se lie d’amitié avec Nicole et tombe passionnément amoureuse de Dick. C’est son premier amour. Le seul.

« Il semblait très doux, très charmant – sa voix était une promesse, la promesse de s’occuper d’elle, de lui donner très vite accès à un monde inconnu, de faire naître pour elle les évènements les plus étourdissants. »

Tout serait parfait si Dick et Nicole ne semblaient pas cacher un secret. Alors que les vacances battent leur plein, Dick et Nicole proposent à Rosemary de les accompagner à Paris pour quelques semaines. L’occasion pour cette dernière de déclarer sa flamme à Dick, et d’échapper de peu à des scandales qui auraient mis sa carrière à mal. Le triangle amical-amoureux se quitte brusquement, sans se dire au-revoir.

Une alliance inédite entre amour et psychiatrie 

Rosemary laissée derrière, le point de vue bascule vers Dick. La deuxième partie du roman se passe à Zurich en 1917. Dick, au sommet de sa jeunesse, est fraichement diplômé médecin psychiatre. Il retrouve Franz, un ami qui travaille dans une clinique suisse avec qui il doit discuter du cas d’une jeune patiente de dix-step ans… Dans cette section du livre particulièrement réussie, une relation entre Dick et la jeune femme se développe dans les jardins de la clinique. Les sentiments entre ces deux jeunes personnes, bien que réel et passionnel, est dès le départ teinté d’un sens d’obligation de médecin envers son patient. L’ambiguité de leur relation et son évolution au cours des décennies fait toute l’originalité de l’histoire.

« Pense à quel point tu m’aimes, avait-elle murmuré. Je ne te demande pas de m’aimer toujours à ce point-là. Mais je te demande de t’en souvenir. Quoi qu’il arrive, il y aura toujours en moi celle que je suis ce soir. »

Le génie de Fitzgerald est de suivre un fil directeur totalement invisible la plupart du temps. Car, si Rosemary semble s’être volatilisée pour de bon, si Dick ne semble plus y penser du tout, sa figure hante toutes les pages du récit. Son départ semble être la cause de la chute progressive de Dick qui boit de plus en plus. Malgré son absence, Rosemary semble toujours tirer toutes les ficelles de l’intrigue. On l’attend à chaque détour de page. Mais elle ne semble jamais venir.

Chronique de la génération perdue

Tendre est la nuit, c’est aussi le tableau d’une univers particulier, celui de la Lost Generation qui regroupe des Américains généralement très éduqués qui passent leur vie à voyager de capitale européenne en station balnéaire en fonction de leurs envies. Où qu’ils aillent, ils rencontrent des amis et compatriotes, s’occupent en voguant de bar en bar où  défilent les cocktails et belles toilettes. En ce sens, ce quatrième roman de Fitzgerald rappelle son chef-d’oeuvre le plus connu, Gatsby le Magnifique.

La Lost Generation désigne ces Américains qui sont sortis des combats de la Première guerre mondiale encore jeunes et ne veulent pas retourner aux Etats-Unis. C’est le cas de Dick, qui, s’il voulait être un psychiatre révolutionnaire étant jeune, se rend compte de la difficulté d’écrire et de la limite du caractère novateur de ses idées. Comment travailler, quand on est déjà relativement renommé dans sa profession et qu’on a tant d’argent qu’on ne sait plus comment le dépenser ? Ainsi, loin d’être une simple histoire d’amour, Tendre est la nuit est la fresque d’une génération qui, si elle a toutes les cartes en main, ne sait pas où elle va. On assiste à la descente progressive de Dick, son désenchantement pour son travail, son style de vie, le lendemain.

« Non sans désespoir, il avait senti depuis longtemps la morale de sa profession se fondre en une masse sans vie. »

Roman légèrement exigeant mais d’une grande beauté et originalité, Tendre est la Nuit est un classique de la littérature américaine de l’entre-deux-guerres. Fitzgerald a mis près de dix ans à l’écrire. C’est sans doute l’un des des romans dans lesquels il s’est le plus investi, puisqu’il a un caractère très autobiographique. Un roman à la fois tendre et obscur malgré la chaleur de la côté d’Azur, qui porte donc bien son titre.

« Tendre est la nuit », Francis Scott Fitzgerald (traduit par Jacques Tournier), Editions Le Livre de Poche, 416 pages, 7,20€