De l’aîné fusionnel à la cadette furieuse, Clara Dupont-Monod nous plonge avec pudeur dans la peau de trois enfants contraints de s’adapter à la naissance d’un petit frère handicapé. Un conte éblouissant et lumineux sur la solidité des liens fraternels, récompensé par le prix Landerneau et le prix Fémina.

L’histoire d’un petit frère fantôme

“Un jour, dans une famille, est né un enfant inadapté”. L’enfant vient de naître, mais peu de mois suffiront pour constater qu’il est enfermé dans son corps. Même s’il grandit, il ne saura ni parler, ni voir, ni bouger. Percutés par ce drame, les parents feront tout pour affronter cette différence, sans qu’elle ne modifie le quotidien de l’aîné et de la cadette… et surmonter l’indifférence et l’incompréhension de leur entourage. Ce qui se révèle quasi impossible ! “Personne ne comprit réellement qu’à cet instant-là, une fracture se dessinait. Bientôt, les parents parleraient de leurs derniers instants d’insouciance, or, l’insouciance, perverse notion, ne se savoure qu’une fois éteinte, lorsqu’elle est devenue souvenir.”

Dans cette maison juchée au cœur de la forêt cévenole, et comme dans un conte, ce sont les pierres qui vont être témoins de ce bouleversement. Car oui, il arrive que les pierres aient des yeux et des oreilles pour décrire les transformations de la vie de la famille, en particulier celle de l’aîné, de la cadette, mais aussi du petit dernier, qu’il suffira de découvrir au fil des pages.

Réduit à un état quasi végétatif, ce petit frère fantôme aura toutes les attentions de son frère et de sa sœur. Tandis que l’aîné s’investit totalement au service de ce dernier –  ce qui finira par l’isoler et le dé-socialiser progressivement des autres, la cadette s’écarte et fuit dans le monde extérieur se réfugiant même auprès de sa grand-mère. “En la cadette s’implanta la colère. L’enfant l’isolait. Il traçait une frontière invisible entre sa famille et les autres. Sans cesse, elle se heurtait à un mystère : par quel miracle un être diminué pouvait-il faire tant de dégâts ? L’enfant détruisait sans bruit”. 

Un roman intime et solaire

C’est avec pudeur et sensibilité que Clara Dupont-Monod signe un texte court et percutant. Sans jamais dévoiler les noms des protagonistes, elle parvient à livrer trois portraits bouleversants, justes et criants de vérité. “Si un enfant va mal, il faut toujours avoir un oeil sur les autres (…) car les bien portants ne font pas de bruit, s’adaptent aux contours cisaillants de la vie qui s’offre, épousent les peines sans rien réclamer. Ils seront les gardiens du phare détestant les vagues mais tant pis, refuser serait déplacer. Un sentiment de devoir les guide. Ils se tiendront là, vigies dans la nuit noire, se débrouilleront pour n’avoir ni froid ni peur. Or n’avoir ni froid ni peur n’est pas anormal. Il faut venir vers eux”.

Au milieu d’une nature sublimée, elle livre une déclaration d’amour à cet enfant pas comme les autres. Ici, rien de larmoyant, l’intimité d’une famille au plus près avec simplement les faits, les soins, les sentiments et les chemins pour s’adapter, pas sans heurts ni renoncements. Entre révoltes, culpabilité et tendresse, chacun va réagir à sa façon et avec son caractère, pour accompagner cet enfant si “différent”. Avec ce roman aussi délicat que personnel, Clara Dupont-Monod met en lumière l’incroyable capacité d’adaptation de l’être humain.

« S’adapter », Clara Dupont-Monod, Editions Stock, 200 pages, 18,50 €