A la croisée entre un thriller, un manifeste politique et un roman d’aventure, Notre part de nuit nous emmène en Argentine, à la poursuite d’une secte ésotérique aux côtés de deux protagonistes portant en eux les ténèbres du titre. 

Cette épopée à travers l’Argentine et les années s’ouvre en janvier 1981, dans une voiture aux cotés de Juan Peterson et de son jeune fils Gaspar. C’est une fuite, mais de quoi, de qui et vers où ? Des provinces argentines à Londres, Gaspar et son père sont en lutte contre une mystérieuse secte, dont Juan est la pierre angulaire, le medium, celui par qui se révèle la voix de celle qu’ils nomment l’Obscurité. Mais que se passerait-il si le jeune Gaspar avait hérité de ce don ?

Pendant plus de 700 pages, c’est cette fuite qu’écrit Mariana Enriquez, une fuite en avant vers la vie et contre les morts.

Les morts, les monstres et les vivants

Notre part de nuit est un ovni littéraire, tant par sa forme et que par son intrigue. Tout fait sens, tout est vraisemblable, un souffle politique agite le roman sur fond des massacres que la dictature argentine a engendrés, les révoltes estudiantines qui soulèvent Buenos Aires dans les années 80, la remise en cause d’un gouvernement corrompu. Puis il y a cette secte, cette société secrète religieuse dont fait partie la famille de Juan et Gaspar au premier plan. Cette part de nuit est celle qui habite Juan, le medium dévoué à l’Ordre et dont il tente de protéger son fils tout au long du roman, par des procédés tous plus violents et sombres.

Mariana Enriquez écrit le surnaturel avec une force inouïe et originale. Elle nous entraîne dans les entrailles d’une sombre communauté, qui sacrifie, qui emprisonne et qui ne recule devant rien pour satisfaire cette Obscurité. La famille Bradford-Reyes tire les ficelles de cette secte, avec un pouvoir économique qui les laisse impunis. Ce sont les monstres réels qui hantent les protagonistes du roman et poursuivent ceux qui les entourent. On peut voir un lien avec les multiples communautés argentines dont on connaît l’existence.

« Ce qu’il avait vu lui semblait désormais une illusion ; les voix, la chaleur étouffante et le cercle dessiné par terre, tout le fait penser à quelque chose d’obscur, de mortifère, aux araignées, aux vieux cimetières, au sol froid de la salle de bains le soir, au sang qui coulait entre les cuisses de sa mère et sentait le métal et la chair, aux chaînes que le vent faisait tinter la nuit dans l’usine désaffectée de l’avenue et dans la maison abandonnée, murée, de la rue Villarreal »

Derrière cette fable ésotérique, c’est le thème de la famille que Mariana Enriquez met en exergue. Mercedes et Florence, deux femmes puissantes, des monstres humains qui tiennent entre leurs mains le pouvoir des médiums qu’elles veulent déceler pour attirer à leur compte les bienfaits de ce « dieu » monstrueux qu’elles servent. L’auteure questionne notre rapport aux morts et aux fantômes à travers l’existence de l’Ordre, que reste-t-il des êtres chers qu’on a perdu et comment les laisser partir ?

« Vous me cherchiez, je suis là. Je ne sais pas laisser partir les morts. »

Un récit politique

Aux côtés de ce récit fantastique, peuplé de monstres irréels, Mariana Enriquez met en accusation son pays et ses dirigeants. Elle met en scène les luttes des Argentins contre la dictature, à travers différents personnages.

Il y a les propriétaires terriens qui exploitent leur région et sa main d’oeuvre comme la famille de Gaspar ; il y a Luis, le frère de Juan qui a dû fuir son propre pays car il a osé se rebeller contre les conditions de travail des ouvriers ; ou encore Beatriz, la tante de Gaspar, compagne d’un militant. Ces divers personnages parlent de la situation politique et de la crise qu’a traversé l’Argentine. Cette fuite de Juan et Gaspar dessine les contours d’un immense pays.

« Toutes les fortunes se bâtissent sur la souffrance d’autrui, et l’édification de la nôtre, même si elle possède des caractéristiques uniques et insolites, n’est pas une exception. »

Mariana Enriquez décrit les luttes, elle rend hommage aux étudiants et aux artistes qui ont fait cette révolution. Le centre culturel Princesa d’où partent les luttes, nous donne une image des artistes qui ont pris leurs armes pour dénoncer cette situation. L’auteure parle de la société dans son ensemble, elle écrit sur les années sida et sur les drogues. Elle brosse un tableau complet de l’humanité dans cet immense roman.

« Ce jour où les yeux du Culte de l’Ombre se fixèrent, de manière soudaine et définitive, sur une grande maison entourée de terre rouge dans la forêt. »

Notre part de nuit est un roman entier, qui lie le fantastique et la lutte politique, à travers une langue magistrale. Mariana Enriquez nous confie les doutes et les troubles d’un protagoniste sans cesse rattrapé par ses défunts. Un roman qui nous laisse à bout de souffle.

« Notre part de nuit », Mariana Enriquez (traduit par Anne Plantagenet), Editions du Sous-Sol, 768 pages, 25€