Journaliste dans la presse hispanique et notamment pour le magazine Ñan, Natalia García Freire nous offre un premier conte noir, sombre et troublant par la beauté de son écriture.

Après avoir été chassé de la maison familiale, Lucas tente dans un dernier espoir de retourner dans la demeure de son enfance malgré le changement plus que macabre de cette dernière. Dans un monologue aussi onirique que personnel, Lucas s’adresse à son père défunt, enterré dans le jardin familial et fait le portrait sombre de la décadence de sa famille.

Quand les mauvaises herbes s’installent…

Dans cette lettre ouverte à son père, Lucas retrace les origines de ce drame familial. Une famille autrefois respectable sous tous rapports. Le jardin familial était alors l’un des trésors de cette demeure. Un jardin botanique riche, luxuriant, et traité avec amour et rigueur par Josephina, mère de Lucas passionnée de botanique : « Je suis rentré à la maison. J’ai pourtant l’impression d’avoir regagné un autre lieu à une autre époque, un autre monde dans lequel nous n’avons jamais existé. »

C’est par ce jardin que la chute va prendre vie et sera représentée. Petit à petit, après l’erreur folle, insouciante, et même naïve du père de Lucas, la maison autrefois si accueillante et tenue, n’est plus qu’un amas de pourritures, de désolation, de mauvaise herbes et d’insectes voraces. Mais comment cette famille a-t-elle pu en arriver là ?

« Cette demeure ne nous appartient pas, père. Depuis longtemps. Je crois que vous le saviez déjà, et que c’est pour ça que vous vous êtes laissé tuer. C’est bien ce qui s’est passé, père, non ? (…) Je suis de retour à la maison mais je n’ai pas encore osé entrer. Ils sont toujours là. »

Putréfaction de l’être

« Mais à présent, avec tous ces vers autour de vous, vous devez vous dire qu’en fin de compte ces choses-là avaient leur importance, n’est-ce pas ? Puisque ces asticots s’insinuent dans votre bouche et vos oreilles et, qui sait, peut-être même dans votre cul, et qu’ils vous piquent la nuit ; qu’ils rampent le long de votre corps, de haut en bas, cherchant ce qu’il reste de vous et qui pourrait les servir, qu’ils se posent sur vos mains, vos pieds en se tortillant. Vous n’avez pas l’impression qu’à la fin de la vie, à la fin de tout, ils sont plus forts que nous ? Et que, si on y réfléchit un peu, ce monde n’est sans doute pas le nôtre mais celui de ces êtres minuscules qui, groupés, pourraient tous nous recouvrir ? »

Lucas en veut à son père. Il lui en veut pour cette erreur, son comportement, sa naïveté et surtout la façon dont il l’a traité. A l’image du jardin perdant de sa splendeur, la famille elle aussi a été déchue et a fini par se décomposer, pour finalement, ne plus être les maîtres de leur demeure. Chassés, meurtris, rongés, la pourriture s’est installée sans prévenir et le malheur a frappé sans que personne ne le voit venir. C’est une vision en miroir avec d’un côté le corps décomposé du père dans le jardin, et, de l’autre, celui de la demeure ravagée par le temps, la faune et la flore sauvage. Une demeure en débris et un corps en lambeaux, tous deux symboles de la décadence familiale et de la nature futile de l’être humain.

Mortepeau est un roman esthétique et effroyable qui reprend certains codes de la littérature gothique, notamment l’importance du décor, un château, une demeure, et de la nature qui reprend ses droits et y est personnifiée. On y trouve un léger côté fantastique et de terreur. L’écriture sensorielle et métaphorique de l’auteur entraîne le lecteur dans un tourbillon glacial où se mêlent l’effroi et la contemplation, à la fois fascinante et répugnante, de ce monde presque invisible.

« Mortepeau » de Natalia García Freire (traduit par Isabelle Gugnon), éditions Christian Bourgois, 160 pages, 20 euros.