En cette rentrée littéraire, Louis-Philippe Dalembert nous offre un roman choral poignant sur la mort d’un homme noir dans un quartier défavorisé des Etats-Unis, étouffé sous le genou d’un policier. Toute ressemblance avec des faits réels n’est pas fortuite…

Emmett est né et a grandi dans le quartier de Franklin Heights à Milwaukee, qu’il a quitté pour l’université grâce à une bourse en raison de son talent en football américain : il espère pouvoir intégrer la ligue professionnelle et en faire son métier. Mais la blessure de trop a raison de son rêve et il rentre donc dans sa ville natale, défait. C’est la descente aux enfers pour celui qui pensait s’être enfin échappé de la misère de son quartier et faire la fierté de sa mère. Et un jour, plusieurs années plus tard, alors qu’il achetait des cigarettes, Emmett est tué par un policier lors d’une intervention. C’est évidemment la mort tragique de George Floyd en 2020 aux Etats-Unis qui a poussé Louis-Philippe Dalembert à écrire ce roman choral, dénonçant par le moyen de la fiction le racisme et les violences policières qui font rage de l’autre côté de l’Atlantique.

Un dernier hommage

Dans Milwaukee Blues, ce sont tous ceux qui ont connu Emmett qui prennent la parole pour raconter son histoire – et à travers celle-ci, celle de milliers d’hommes noirs aujourd’hui aux Etats-Unis. A travers les souvenirs de son ancienne institutrice, de ses deux meilleur.es ami.es d’enfance, de sa petite amie de l’université, de son coach de football ou encore de la pasteur du quartier, la vie d’Emmett se déroule devant nos yeux. Et la force du style de Lousi-Philippe Dalembert apparaît dès les premières pages : chaque personnage – et ainsi chaque chapitre – a son propre style, sa propre façon de parler et nous révèle un aspect différent d’Emmett. A l’institutrice blanche qui a choisi de travailler dans l’école primaire de ce quartier défavorisé pour aider les plus démunis succède le parle franc et direct de Stokely, ami d’enfance passé les cases trafic de drogue et prison. Et Milwaukee est presque autant un personnage de cette première partie du roman, reliant tous les autres entre eux et ayant un réel impact sur leurs vies.

« Voilà le quartier, à moitié abandonné à la sortie nord de la ville, où on a grandi avec ma pote. Un peu à la grâce de Dieu, un peu à la dure, comme de la mauvaise herbe qui pousserait n’importe où, envers et contre tout. »

Et à travers les récits des un.es et des autres, Louis-Philippe Dalembert décrit la déchéance d’Emmett : l’échec d’un jeune homme qui espérait être un exemple pour d’autres, qui espérait prouver qu’on pouvait se sortir de ces quartiers où la vie relève plus de la survie, ces quartiers qui semblent oubliés des pouvoirs publics et qui retiennent des milliers de jeunes otages de la misère et du manque de perspectives.

« Il avait échoué sur toute la ligne ; ne serait-ce qu’à montrer aux plus jeunes une voie autre que celle de la rue, du business, de la violence qui gangrénait Franklin Heights et tant de quartiers comparables dans le pays. Il traîanit cet échec comme un boulet, alors que plus personne n’en parlait. Les gens avaient tourné la page. Abonnés à une vit de déconvenues, ils avaient l’habitude de chasser une chimère pour une autre pour tenir jusqu’au bout de la vie. Cela s’appelait le rêve américain. »

Injustices et violences policières

Bien davantage que le portrait d’un homme, Milwaukee Blues a une portée politique : il représente l’injustice des violences policières à l’encontre des Noirs, qui font des dizaines de morts chaque année. « Je ne peux plus respirer. » C’est autant l’asphyxie de George Floyd dont la mort en mai 2020 avait débouché sur des manifestations massives aux Etats-Unis, que celle de toutes celles et deux qui ont pris la rue. Tout comme les personnages du roman de Louis-Philippe Dalembert qui ont l’idée de préparer une manifestation, de la penser à la mémoire de leur ami Emmett mais aussi comme un signal d’alarme envoyés aux autorités d’un ras-le-bol.

« Plus les heures passaient, plus Ma Robinson en était convaincue. Elle rêvait d’une manifestation d’envergure qui marquerait les esprits. Cela faisait trois jours déjà que le fils de Mary Louise avait rendu l’âme sous le genou d’un malfaisant du flic. Asphyxié, comme on trucide un goret, sous l’oeil impassible de ses acolytes, plus occupés à tenir la colère latente des badauds à distance. » La force du roman de l’auteur de Mur Méditerranée est dans cette double identité : du destin d’un homme, à la vie arrachée brusquement et que l’auteur nous raconte avec beaucoup de délicatesse et de détails, à l’aspect politique que sa mort représente pour tout un pays encore divisé par le racisme. Du particulier au général, l’individu devient politique sous la plume de Louis-Philippe Dalembert, et le récit redonne à l’humanité sa place de choix, au centre. De la proximité manifeste avec l’histoire de George Floyd, à côté de laquelle on ne peut pas passer, et ç travers le passage par la fiction, Lois-Philippe Dalembert redonne un visage à ces hommes et des ces femmes tués par leurs concitoyens censés assurer leur protection.

Avec son roman, Louis-Philippe Dalembert donne la parole à celles et ceux qu’on ne considère pas et qu’on tue dans les rues en toute impunité.

« Milwaukee Blues », Louis-Philippe Dalembert, Edition Sabine Wespieser, 288 pages, 21 euros

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