L’arrachée belle est l’histoire d’un voyage, le voyage nécessaire d’une femme qui tente de sortir de son corps pour retrouver une identité. Une femme sans nom, dépersonnalisée, à la recherche d’elle-même.

« Ses pensées sont des échelles gravies un barreau après l’autre : au dernier, le mur d’appui s’affaisse, elle bascule. » La narratrice étouffe dans son quotidien, elle est indifférente à ce qui l’entoure. Seule la morsure du froid de la mer la réconcilie avec son corps. Elle est au bord du précipice, et n’attend qu’un signe pour s’y jeter. Alors un jour, elle monte dans sa voiture et part. Seule. Pour tenter de sortir de son corps. Ou serait-ce pour y entrer ?

La libération d’une femme

Au fil des pages et des pérégrinations de sa narratrice, Lou Darsan nous entraîne dans des questionnements profonds sur notre réalité, à la suite des tâtonnements de cette femme, qui teste son réel. Le voyage est autant initiatique que douloureux, tendu vers la nécessité de se perdre, pour avoir un espoir de se (re)trouver. « Désormais, le volant et ses mains qui tremblent sur le pistolet d’essence, la fatigue, l’excitation, les biscuits secs et les chewing-gums. Les kilomètres n’ont jamais défilé aussi vite, la réalité vacille alors qu’elle la rattrape. Il lui semble qu’au bout de la course c’est elle-même qui s’attend et qu’à chaque pas elle s’approche de cette femme. Celle qu’elle était là-bas lui devient déjà étrangère. » Elle se réapprend, elle reprend le contrôle de son corps.

L’écriture de Lou Darsan est une porte qu’on ouvre vers des labyrinthes d’interrogations. Depuis les premières réflexions de sa narratrice sur son couple, sur son rapport à son partenaire – la métaphore de la femme comme animal sauvage, domestiqué par l’homme au sein du couple, n’amenant que malheur et dépression, est particulièrement frappante – aux pensées qui la traversent quand elle se regarde dans un miroir, c’est bien la corporalité de cette femme que l’autrice parcourt. Elle réapprend son identité, guidée par ses perceptions, ses rencontres et ses souvenirs, pour devenir celle qu’elle est. Elle ne peut le faire que seule, hors des conventions sociales et des rapports patriarcaux qui ont jusque-là régi sa vie, et qui sont responsables de cette fuite. Lou Darsan nous raconte la libération d’une femme, et à travers elle, c’est la foi en la réalité, la corporalité et la force des femmes qu’elle nous encourage à garder.

Nature & corps

« Pourtant, folle, elle danse, danse & tournois, le prénom oublié, l’identité dépouillée et resserrée en une petite masse ronde et dense qui pulse au coeur de la montagne, la puissance du corps déployée dans la colère de la transe qui surpasse l’épuisement d’être fractions, depuis trop longtemps fractions et dispersion. » La nature est le deuxième personnage de ce premier roman de Lou Darsan, et rien ne serait possible sans elle. Cette proximité avec la nature recentre la narratrice, lui permet de se recomposer une identité, et d’accepter ce corps maltraité par la société. Les animaux et les arbres qui l’entourent l’accompagnent réellement, et c’est quand elle est plongée dans sa solitude au milieu de la nature qu’elle se ressource, se sent le mieux et reprend les forces nécessaires à être celle qu’elle devient.

La centralité de la mer dans la construction de l’identité de la narratrice entre en écho avec le style de Lou Darsan : de ces phrases longues, dans lesquelles il est impossible de prendre sa respiration avant la fin, ressort l’impression de vagues qui nous submergent sans jamais nous noyer. Elles nous lavent en même temps qu’elles permettent la renaissance de cette femme. Les immersions de la narratrice dans une mer froide et inhospitalière sont déterminantes dans ce passage de ce qu’elle a été à qui elle est devenue. « Elle pense qu’elle est la seule spectatrice de son corps et que cela la rend plus forte. Aucune émotion n’est liée à cette image, seulement le sentiment d’existence, d’être concrète, d’être corps. » Cette fuite au sein d’une nature qui n’est pas toujours accueillante mais dans laquelle la narratrice trouve une place est salvatrice. Réalité et corps peuvent de nouveau fonctionner ensemble – la nature ayant créé des questionnements auxquels la narratrice est allée chercher les réponses au plus profond d’elle-même.

Un roman puissant qui devrait être mis dans les mains de toutes les femmes qui ne se sentent pas toujours à leur place – pour que chaque « lapin domestiqué » puisse devenir un « vanneur migrateur ».« L’Arrachée belle », Lou Darsan, Editions La Contre Allée, 160 pages, 15€