Dans son premier roman, Daniel Loedel plonge dans les enfers pour ramener les morts, victimes de la dictature militaire argentine. Une descente aux Enfers orchestrée par les protagonistes de l’histoire personnelle du narrateur, Tomas Orilla. 

En 1986, après dix ans d’absence et sa nouvelle vie à New-York, Tomas Orilla devenu Thomas Shore revient à Buenos Aires qu’il a fui aux heures sombres de la dictature. Revenu à l’appel d’une amie de famille, mère de celle qu’il a toujours aimée et perdue dans d’horribles circonstances, Tomas doit faire face à son histoire et à ses fantômes.

Orphée, Eurydice et Charon

Lorsque Tomas fuit Buenos Aires en 1976, il laisse sa vie derrière lui, autant ses alliées que ses bourreaux. Pris dans un engrenage de violence, tortionnaire pour s’attirer les bonnes grâces de celle qui l’aime, Tomas a perdu pied dans sa propre vie. Lorsqu’il atterrit dans cette ville qu’il a fui et à laquelle il a voulu échapper, les fantômes du passé se rappellent à lui. Une danse macabre ouvre alors le roman et le récit de la jeunesse du narrateur, orchestré par celui qu’il appelle Le Colonel, un militaire haut gradé qui l’a autant aidé à s’en sortir qu’à vendre son âme au diable.

« Bien sur, c’était là, dans le dernier endroit où j’avais rencontré le Colonel pour la dernière fois, dix ans auparavant, que je devais le retrouver. Le passé resurgissait violemment aux alentours, et pour moi tout particulièrement. »

Daniel Loedel accompagne son protagoniste dans une mise en scène de son récit, éclairé par ses morts. Dans une illusion, Tomas Orilla croise Isabel, ce premier amour, à sens unique mais pour lequel il a sacrifié sa vie et ses études. La première partie du roman oscille entre des dialogues avec ce qu’on comprend être le fantôme du colonel et celui d’Isabel, ceux qu’il voit avec dix ans de plus.

 » – Je voulais dire… bredouillais-je. Est-ce ici que résident les morts ? – Une version des morts. Le Colonel sourit. Tu sais qu’il n’y a pas de morts en Argentine, Tomas. Rien que des disparus. »

Ces apparitions sont des guides pour le protagoniste mais aussi un moyen de rendre des  comptes. C’est l’heure du bilan pour Tomas, il fait le point sur ses actes manqués, sur ceux qu’il a laissé sans explication comme sa mère ou Isabel elle-même. Le Colonel, comme Charon, fait avancer la barque du narrateur dans son passé pour en tirer les leçons.

D’amour et de révolution

L’autre sujet du roman, c’est ce que fait la guerre aux hommes. Alors qu’il est un étudiant plutôt brillant et appliqué en médecine, Tomas se retrouve impliqué dans une mission qui bientôt va le dépasser. Daniel Loedel fait un travail de mémoire et de recherche dans son roman, sur ceux qu’on appelle les disparus, les victimes du coup d’Etat qu’on a fait disparaitre. Il ravive les centres de détention et de torture qui ont existé durant la dictature, et ce en plein Buenos Aires.

« Isabel se glissa contre moi. M’enlaça d’un bras et colla son visage contre ma joue, tandis que je sanglotais. « Ca va aller Tomas, murmura-t-elle. Ca va aller. Tu peux apaiser leurs parents, leurs amis. Dis-moi juste ce que tu peux – donne-moi tous les noms que tu peux. Ca suffira, Tomas. Je te le promets. Ca suffira… »

Isabel, le premier amour de Tomas, inspirée de la demi-soeur de l’auteur, est une révolutionnaire qui s’engage dans les Montoneros, cette brigade armée de lutte communiste contre l’Etat militaire. Le narrateur perd celle qu’il aime depuis l’enfance, celle pour qui il a déménagé à Buenos Aires, au profit de la lutte. Pour ne pas la perdre, il va accepter le pire, devenir un agent tortionnaire.

« J’étais encore accroché à Isabel, à mon rôle dans la lutte contre l’oppression, à mes inquiétudes concernant les possibles répercussions, à ma peur plus généralement, à ce pays, à mes racines noueuses et à mon sentiment d’appartenance, à quelque chose au-delà de tout ça, le destin, le but de ma vie ou quelque force sacrée qui dépasse mon entendement. »

Si cette deuxième partie du roman est beaucoup plus sombre, elle est tout aussi intéressante. C’est une percée dans l’enfer réel que nous propose Daniel Loedel, il décrit avec une précision médicale les techniques de torture et la descente progressive dans les entrailles de la violence humaine de Tomas. C’est un travail historique et de mémoire que met en œuvre l’auteur.

Hadès, Argentine est un premier roman parfaitement maîtrisé sur les disparus d’Argentine, les actes manqués et les regrets qui nous enserrent. Daniel Loedel nous emmène dans les profondeur de la noirceur humaine et de l’histoire.

« Hadès, Argentine », Daniel Loedel, traduit de l’anglais par David Fauquemberg, Editions La Croisée, 398 pages, 21,50 €.