Dans son nouveau roman qui se déroule sur la toundra sibérienne, William N’Sondé nous interroge sur notre traitement de l’environnement, de l’histoire qui nous a précédé et de la construction d’un avenir désirable pour tou.tes.

A la faveur d’un tremblement de terre en Sibérie, la tombe de ce qui semble être une femme noire pré-historique s’offre aux yeux de Noum, chaman, qui pense voir en elle une chance inouïe de sauver ses terres ancestrales de la destruction. Il appelle alors Laurent, universitaire français, à l’aide et l’enjoint de monter une expédition qui reconnaître le caractère historique et précieux de cette tombe et sauvera ainsi ce territoire de l’exploitation de gaz qui le menace. Laurent, intrigué, contacte Cosima, experte en médecine légale, ainsi que Silvère, anthropologue, et leur propose de l’accompagner dans cette folle expédition sur les terres inhospitalières de Sibérie.

Terres ancestrales

« S’adressant à la souveraine oubliée, Noum l’assura d’avoir compris sa première mission : sortir de sa solitude, fédérer autour de lui des énergies positives, se trouver des alliés. »

Noum représente avec force la spiritualité et la poésie de ces grands espaces polaires, de cette toundra, où jour et nuit se succèdent à un rythme inconnu du reste de la planète. N’ayant pas toujours été chaman mais ayant autrefois appartenu au reste de cette civilisation russe qui ne respecte plus la nature qui l’entoure et ne répond plus qu’aux impératifs capitalistes, Noum symbolise ces rapports entre les peuples millénaires et les civilisations qui se croient et se disent modernes. Malgré sa démarche intéressée de faire expertiser et connaître cette dépouille millénaire, il rappelle le lien trop souvent oublié et ignoré avec ceux qui nous ont précédés et que nous ne connaissons que trop mal : se pourrait-il qu’une femme noire ait habitué ces terres russes ? Si oui, quel a été son parcours et pourquoi s’est-elle aventurée si loin de ses terres d’origine ?

Alors que Laurent peine à trouver les financements nécessaires à cette expédition ainsi qu’à constituer son équipe, c’est une plongée dans les milieux universitaires que William N’Sondé nous propose. Un monde dans lequel Cosima, germano-japonaise, peine à trouver sa place, toujours ramenée à son genre et à son âge par ceux qu’elle estime intellectuellement et qui finissent invariablement par la harceler. Un milieu duquel s’est finalement éloigné Silvère, d’origine congolaise, après s’être vu fermer trop de portes malgré ses compétences. Racisme, sexisme et entrisme son ainsi mis en lumière alors que Laurent tente tout pour mettre cette expédition sur pied.

L’expédition de la dernière chance

« A travers cette dépouille, Cosima espérait prouver qu’en ces temps lointains, la société accordait à la féminité une place beaucoup plus centrale qu’aujourd’hui. D’ailleurs, elle se plaisait à imaginer l’Africaine de Sibérie plutôt comme une sorte de prêtresse pétrie de sagesse, une conseillère apte à consoler, à soigner, incapable de considérer les autres comme ses sujets mais tirant sa noblesse d’une haute conscience du caractère essentiel de la solidarité. Cosima pensait que seuls des hommes comme Laurent croyaient voir en cette ancêtre une personne au sommet d’une pyramide sociale. Pour elle, il se trompait en posant le pouvoir de contraindre les autres de manière violente comme une qualité universelle. »

Pour tous les personnages du roman de William N’Sondé, ce voyage est comme l’expédition de la dernière chance : ils attendent tou.tes d’elle qu’elle soit salvatrice. L’occasion est trop belle : chacun.e a quelque chose à en retirer, que ce soient Noum, Laurent, Cosima et Silvère, ou Serguei et Micha, des Russes qui travaillent pour l’entreprise qui doit exploiter le gaz dans ce territoire et qui espèrent bien empêcher que cette découverte ne soit rendue publique. Et ce sont finalement autant les attentes que l’expédition en elle-même qui comptent : le processus et les découvertes faites sur soi-même et sur leur environnement importent finalement pus pour les personnages – et les lecteur.rices – que la raison initiale de leur présence à Yamal… Même si cette Reine africaine oubliée depuis des millénaires et loin de chez elle fascine !

La force du roman de William N’Sondé réside également dans la sincérité du traitement des personnages : sans les déresponsabiliser, l’auteur montre qu’ils sont pris dans un système qui les contraint et les écrase, un système contre lequel ils ne peuvent rien faire et dont ils ne sont même pas toujours conscients. A travers un engagement résolument féministe, écologiste et anti-raciste, William N’Sondé nous propose une sorte de retour aux origines de nos civilisations, à une époque où le capitalisme et toutes les prédations dont il est responsable, ainsi que le changement climatique menacent de tout détruire.

« Là où les puissances bienveillantes du ciel avaient attiré Silvère et éprouvaient la ferveur de sa spiritualité naissante. A son tour et aux siens d’imaginer les termes d’un élan empreint du souci de respecter ce qui existait, sans le transformer à leur guise, une nouvelle alliance avec la nature, pour empêcher que soit empoisonnée la terre du Nord.« 

Femme du ciel et des tempêtes est un plaidoyer fort et poétique pour sortir des logiques qui conduisent notre quotidien tout en nous mettant des oeillères. Un appel à regarder derrière nous pour nous rappeler de l’essentiel et pour agir – à la fois pour protéger l’environnement dans lequel nous vivons et pour faire sortir nos semblables du joug de la domination.

« Femme du ciel et des tempêtes », William N’Sondé, Editions Actes Sud, 272 pages, 20€