Nouvelle addition à la collection « Ma nuit au musée » des éditions Stock, Comme un ciel en nous est le récit par Jakuta Alikavazovic de la nuit qu’elle a passé au Louvre, près de la Vénus de Milo, quelques semaines avant que le musée ne ferme en raison de la pandémie.

Le Louvre revête pour l’autrice une importance particulière : le musée préféré de son père, pour lequel il dit avoir quitté son pays natal – le Monténégro, ce qui était à l’époque la Yougoslavie – pour venir s’installer en France. « Et toi, comment t’y prendrais-tu pour voler la Joconde ? » Question qui a rythmé son enfance, alors qu’elle parcourait les salles du Louvre avec son père. Un père duquel l’autrice s’est progressivement éloignée, qu’elle ne comprend pas tout à fait et qu’elle a rejeté de nombreuses années. Mais cette nuit passée au Louvre est une manière pour la fille de retrouver son père, d’accepter à nouveau l’héritage de cette immigré, arrivé en France à vingt ans sans maîtriser le français, fasciné par l’élégance et la classe fantasmée des habitants de Paris et par l’Art.

« Il faudrait, je suppose, commencer par l’amour. Un sentiment comme un ciel en nous. Et comme un ciel, toujours changeant. L’amour et les formes que nous essayons de lui donner. Pour le faire apparaître. Pour le fixer. Le fixer, c’est le trahir : toujours il passe. Soit le sentiment change, soit la forme qu’il prenait pour nous. Un corps, un visage qui maintenant a vieilli. Qui demain ne sera plus. Parfois l’amour subsiste, seul.« 

Jakuta Alikavazovic rend ainsi hommage à un père qui a dû vivre la difficile adaptation de ceux qui arrivent en France, dans la précarité mais qui lui a toujours transmis cette expérience comme enrichissante et l’ayant rapproché du Louvre.

« On se cogne tout le temps quand on est libre. »

L’autrice développe également son rapport à l’Art, au tableaux présents dans les salles qui l’entourent – aux couleurs qui n’ont sans doute pas été peintes pour être admirées plusieurs siècles plus tard, sous la lumière artificielle de nos plafonniers mais aux lueurs de bougies -, aux statues d’époques lointaines qui la rattachent à la réalité – cette petite main potelée n’est-elle pas la même que celle de son fils ? Un rapport à l’Art longtemps influencé par ce vol de la Joconde auquel son père lui a demandé de réfléchir à de multiples reprises. Jeu ou réalité ?

« Je pense qu’au contraire on se cogne sans cesse. Aux mots qui résistent, aux institutions qui résistent, aux regards des autres, ceux qui se savent chez eux et n’ont même pas à y penser. On se cogne tout le temps quand on est libre. Mais, de cette dureté qui est le réel, pas un mot. Dans la bouche de mon père, tout a eu l’apparence, la facilité d’un conte.« 

Comme un ciel en nous est aussi le roman des identités plurielles et du temps qui passe mais qui, au lieu d’effacer les souvenirs et les sentiments, en ajoute de nouveaux. L’autrice raconte le poids qu’a parfois constitué ce nom étranger, hérité d’un apys qui n’existe plus, pour elle qui est née en France. Elle évoque également ce que signifie pour elle d’écrire des livres dans une langue qui n’est pas celle de son père, qu’il ne maîtrise pas, dans laquelle ses marques d’amour sont moins spontanées.

Un récit poétique d’une fille qui renoue avec son père en glissant en chaussettes sur les dalles de la salle des Caryatides la nuit et en dormant sur un lit de camp près de la Vénus de Milo.

« Comme un ciel en nous », Jakuta Alikavazovic, Collection Ma nuit au musée / Editions Stock, 150 pages, 18€