Après Jeu nouveau (Le Tripode, 2018), Raphaël Meltz présente avec 24 fois la vérité un roman où l’histoire du cinéma rencontre l’Histoire et transporte le lecteur dans une fresque historique et cinématographique, mêlant avec subtilité et justesse l’intime et l’artistique.

Adrien, petit-fils de Gabriel, est un journaliste spécialisé dans les technologies numériques. A côté de son métier, il tente d’écrire son roman. Un roman sur la vie de son grand-père, cet homme de l’ombre qui a filmé une bonne partie du vingtième siècle avec sa caméra et rendu des moments historiques immortels. A travers cette histoire familiale, c’est tout une réflexion sur le vingtième siècle qui se dresse, tant d’un point de vue historique qu’artistique.

Gabriel, l’homme à la caméra

Tout commence en 1913, à la suite d’un drame. Gabriel a 5 ans et est déjà passionné par l’image. Hélène, sa sœur, adore filmer avec sa Pathé-Kok et prend toutes les scènes de la vie quotidienne pour sujet. Gabriel est souvent l’objet de ses films amateurs et surtout un grand admirateur. Pourtant, son monde va basculer, Hélène ne sera plus, et il restera un enfant seul, avec pour compagnie sa caméra et ce souci du détail légué presque malgré lui par sa sœur disparue : « Malgré tout, Hélène est contente : elle a hâte de raconter à ses parents ce qu’elle a fait et surtout de regarder le film, il reste six ou sept mètres sur la bobine, avec un peu de chance Adrien va filmer Claire au jardin ou une promenade dans la forêt et le film sera développé avant le départ pour Honfleur. Mais Hélène ne verra pas le film. La semaine suivante, alors qu’elle court dans la rue, impatiente et joyeuse, elle trébuche, tombe la tête en avant, commotion cérébrale. »

Depuis, Gabriel ne cessera de vivre avec cette absence, pourtant bien présente. Sa caméra pour seul moyen d’expression, il filme chaque occasion et en fera son métier : filmer l’actualité, capturer chaque instant, sans réellement prendre le temps de vivre, mais travailler, gagner sa vie et nourrir sa passion tout en imaginant qu’Hélène soit encore là.

« Gabriel vit sans vivre : il est pris par son activité, en mouvement toujours, dans un rythme qui donne l’illusion d’une vie, mais c’est ainsi, et pourquoi pas ainsi, qu’il a trouvé la meilleure façon d’avancer, de se lever le matin et de se coucher le soir sans ressentir ces petites peurs, ces légères angoisses, ces hypocondries, qui parfois le saisissent à la poitrine et l’empêchent que la journée se déroule normalement. »

Adrien et le devoir de mémoire

Petit-fils de Gabriel, Adrien a vu le cinéma évoluer et a pu découvrir par de nombreux reportages filmés l’Histoire du siècle dernier. Il a également vu l’émergence des nouvelles technologies dont il est désormais spécialiste pour la presse. Des intelligences artificielles qui envahissent notre quotidien et tuent petit à petit toute spontanéité. Antonio, son ami, un passionné de cinéma comme Adrien et fervent défenseur de cet art, problématise notre monde actuel, moderne et technologique, avec la mort du cinéma. En suivant les traces de Greenaway, il affirme que le cinéma est mort le 31 septembre 1983.

« Antonio continue, ce qui a choqué le plus, car oui tu m’entends Adrien Peter Greenaway a choqué en proclamant la mort du cinéma, ce n’est pas comme on pourrait dire qu’il choisisse une date qui n’existe pas, mais qu’il puisse dater d’un seul jour l’apparition des télécommandes dans les salons : le 30 septembre 1983 il n’y a pas de télécommande, les humains doivent marcher jusqu’à leur téléviseurs pour changer de chaînes, et puis nous voilà le 1er octobre 1983 et les gens ont reçu, durant ce jour n’existant pas, ce 31 septembre comme une sorte de Noël invisible, les gens ont reçu une télécommande et s’en servent, ravis, et voilà : le cinéma est mort. »

24 fois la vérité propose en vingt-quatre chapitres de raconter la vie de Gabriel, ce journaliste-reporter-cinéaste et, à travers son histoire, de raconter le vingtième siècle, ses drames et ses temps forts. En vingt-quatre chapitres, c’est aussi une réflexion sur le passé, le devoir de mémoire et les conséquences d’une technologie toujours poussée au plus haut sur nos vies humaines. Une fresque historique, artistique et culturelle.

« 24 fois la vérité », Raphaël Meltz, éditions Le Tripode, 280 pages, 20 euros.