Créée en 2018 par la Nouvelle compagnie, Où est mon chandail islandais ? adaptation de la nouvelle du même nom de l’écrivain suédois Stig Dagerman, est jouée tout le mois de septembre au Théâtre de Belleville. À voir jusqu’au 29 septembre.

Ce n’est pas un texte théâtral à proprement parler. Pourtant Knutte l’unique protagoniste a ce goût de la mise en scène et cette urgence de dire. Mais de dire quoi ? Sorte de confessions d’un homme venu enterré son père et qui, pour se faire, a croisé sa famille qui n’a de proche que le nom, nous découvrons un être aux multiples facettes dont l’alcoolisme omniprésent n’est pas la seule.

Very bad trip

Nous ne savons guère où nous nous situons présentement. À regarder, nous sommes devant une mare de miroirs où le reflet de l’homme courbé qui se tient de l’autre côté, s’abîme. À écouter ce dernier, l’événement a déjà eu lieu et il s’apprête à nous le raconter. Enfermé.e.s donc dans cet espace incertain où la seule ouverture – les miroirs – n’est qu’un trompe-l’œil, toute notre attention est captée par ce mystérieux conteur. De retour dans ce qui semble être sa ville natale, Knutte (interprété viscéralement par Eram Sobhani) n’en semble que plus étranger. Et ce n’est pas une famille morcelée entre un frère mutique resté à la ferme et une sœur mariée devenue bourgeoise qui fera office de port d’attache. Knutte semble hors-sol, flottant au milieu du «villauge» comme ils disent par ici. Mais ça c’est ce qu’il affirme. Son corps lui ne raconte pas la même chose. Pesant, comme enraciné, entouré d’ombres et de reflets (hypnotique travail de lumière orchestré par Julien Kosellek), il semble prisonnier de cet espace mental. Mais ne serait-ce pas plutôt ce lourd sac de gnôle dont il nous parle qui l’entrave ? Que nenni ! C’est justement un petit verre d’alcool qui aura tôt vite fait d’égayer ou au moins d’alléger cette ambiance de deuil. Les contradictions qui n’étaient jusqu’alors que d’ordre visible viennent résonner à nos oreilles. En effet Knutte n’expliquait-il pas au début qu’il s’était autant chargé de bouteilles d’alcool dans le seul but d’en avoir suffisamment à servir aux invité.e.s ? Ne prend-il pas une bouteille sur lui pour se rendre au cimetière seulement pour avoir de quoi offrir si d’aventure il croisait quelqu’un ? Le doute s’immisce. D’autant plus que Knutte n’a pas non plus profité de sa toute puissance d’unique narrateur pour nous cacher qu’il a eu certains déboires liés à l’alcool lors de l’enterrement de sa mère, il y a deux ans.

© Romain Kosellek

Confessions d’un anonyme, alcoolique

Voilà que l’élément qu’il attendait (en est-on sûr.e ?) et qui allait faire sauter le bouchon, intervient. Dans une volonté conjointe de rendre hommage à sa mère en amenant des fleurs sur sa tombe et de connaître quels ont été les derniers moments de son père, Knutte rencontre le Boulanger. Une des dernières personnes a avoir vu son père vivant mais aussi alcoolique notoire. À partir de cet instant la triste farce de l’ivrognerie peut débuter. Les affirmations premières sont contredites par les suivantes. Une course en taxi passe de 20 couronnes à 25 ou bien serait-ce 17 ? La volonté assurée s’étiole, les compromis s’enchaînent : Ne pas laisser boire seul le Boulanger. Ne pas refuser un verre déjà servi. Etc. Mais pour autant il n’est pas question pour Knutte de se jeter aussi hâtivement et facilement dans cet éthylisme sans fond. La morale protestante personnifiée par ses frère et sœur, son respect pour son père, son désir de s’opposer à l’étiquette qu’on lui colle de pauvre et faible homme cocufié, tout ce cocktail le fait vaciller entre soif de sobriété et envie de soulèvement. Et le corps suit. Sous des lumières aux tons changeants, son aspect se modifie, les ombres deviennent chimériques. Alors que Knutte/Eram Sobhani n’a pas bougé de son pré-carré depuis le début de la pièce, nous sommes emporté.e.s dans une enivrante mais solitaire danse. Au-delà de l’alcoolisme, c’est bien là le sujet du texte de Dagerman et de la pièce qui en découle, la solitude née de l’incompréhension et du manque de communication. Voilà peut-être pourquoi Knutt prend la parole et décrit sa chute en n’oubliant ni le vomi ni la honte. Reste à savoir jusqu’à quel point nous sommes prêt.e.s à nous engager auprès de lui et de démentir ou non l’affirmation de Dagerman selon laquelle « notre besoin de consolation est impossible à rassasier ».

C’est ainsi que loin de sortir abattu.e.s de cette très réussie mise en scène, nous sommes dans un certain sens, nous aussi, transporté.e.s et chanceux.ses d’avoir pu entendre la voix d’un homme sorti l’espace d’un instant de sa suffocante solitude.

Où est mon chandail islandais ?
Texte Stig Dagerman (Éditions Agone)
Mise en scène et interprétation Eram Sobhani
Lumière Julien Kosellek
Au Théâtre de Belleville jusqu’au 29 septembre.