Retour de la tempête Bernhard/Bouchaud au Théâtre de la Bastille avec Maîtres anciens – Comédie, créée il y a déjà 4 ans. À voir jusqu’au 30 juin.

Avant dernier roman de l’auteur autrichien, quatrième seul en scène du comédien français orchestré avec Éric Didry et Véronique Timsit, Maîtres anciens plonge dans les tourments de l’héritage et de la transmission – autant intellectuelle que sensible.

Que sommes-nous venu.e.s chercher au théâtre ce mercredi soir alors que la France affronte l’Allemagne lors de l’Euro ? Comme Atzbaccher dans le roman de Bernhard, nous répondons à une invitation : celle de Reger et de Bouchaud qui l’interpète. Dans une vaste salle d’exposition où se devine un grand tableau recouvert de papier kraft, Reger fait office de guide – profession abhorrée pourtant. Le voilà qui nous entraîne dans son musée personnel où semble ne cohabiter que des sommités artistiques européennes toutes détestées, décriées, méprisées. Comme étouffé par le poids de cette hérédité idéale mais ô combien trop humaine, Reger prend haleine dans une logorrhée hallucinée. Tous y passent lors de ces frénétiques saillies : Stifter, Heidegger, Beethoven, l’État autrichien, la municipalité viennoise, les hordes de touristes avides de biens culturels, l’Église catholique etc. C’est drôle, surprenant, ambivalent mais aussi émouvant. Car autant Reger que Bouchaud sont seuls. L’un a récemment perdu sa femme, rempart de sa mélancolie et de son pessimisme. L’autre est, par le dispositif théâtral, voué à dominer solitairement la salle. Quid alors du partage ?

Il y a dans tous ces acerbes propos une présence qui ne cesse de se raviver, de s’affirmer, celle de l’autre. L’autre avec qui communiquer, partager, débattre, etc. En adoptant la forme du monologue, Reger et Bouchaud ne réfutent pas cette présence. Au contraire ils la cherchent mais dans un certain ordre. C’est là l’ambiguïté du texte et de la pièce. À travers une ardente critique de la stature de ces Maîtres anciens, Reger et Bouchaud se placent dans la filiation directe de ces derniers. Utilisant les mêmes outils et arrangements, ils créent un rapport hiérarchique avec leur auditoire, similaire à celui qui entoure ces figures d’autorités tant décriées. Il ne suffit pas de démolir des piédestaux pour atteindre une horizontalité (et accessibilité) de dialogues et d’idées entre les êtres. Ni de faire monter sur scène une spectatrice pour casser le quatrième mur. Au final ce que donne à voir ces Maîtres anciens, sous la forme d’une comédie caustique, c’est le tourment que cause la solitude, autant au sommet de l’élite artistique et intellectuelle, que dans une salle de classe, de musée ou de théâtre.

En critiquant cette culture imposée, il ne faut pas non plus amoindrir la force de fascination que peuvent exercer les acteur.rice.s de cette dernière. De ce submergeant verbiage peut naitre une ivresse stimulante. Sans doute faut-il pour cela garder en tête les mécanismes qui permettent sa diffusion et les questionner. Il en irait ainsi de ces deux places de théâtre offertes par Bouchaud à des spectateur.ice.s à la fin du spectacle : pré-sélection autoritaire ou tentative d’esquisser un dialogue ?

Maîtres anciens – Comédie
Un projet de et avec Nicolas Bouchaud
Mise en scène Eric Didry
Collaboration artistique Véronique Timsit

Au Théâtre de la Bastille jusqu’au 30 juin 2021.