Mahmoud est un Syrien qui fait dériver sa barque sur le lac el-Assad. Né de la construction du barrage Tabqa entre 1968 et 1973, ce lac a recouvert plusieurs villages de la vallée de l’Euphrate, notamment celui où Mahmoud a grandi. A soixante-dix ans, il plonge vers les vestiges enfouis de son passé, et part à la recherche de ses souvenirs. Déjà vainqueur des prix Wepler et Marguerite Duras, Mahmoud ou la montée des eaux d’Antoine Wauters vient de remporter le prix du livre Inter 2022.

Entre 1968 et 1973, Hafez el-Assad, le père de Bachar, décide de faire dévier le cours de l’Euphrate en construisant le barrage de Tabqa. D’après lui, il en allait de la modernisation de toute l’agriculture et de l’économie du pays. Or, la construction de ce barrage a causé l’inondation de nombreux villages de la vallée de l’Euphrate, dont celui de Mahmoud. À la place, il y a un grand lac de 50 Km de long, baptisé le lac el-Assad. 

A 70 ans, Mahmoud laisse dériver sa barque sur le lac, et plonge de temps en temps vers le village de son enfance. Il y retrouve ses parents, le café où il avait ses habitudes, l’école où il a commencé à enseigner, son premier amour Leïla, et leur fille, toutes les deux disparues… Tous les jours, il plonge dans ses souvenirs pour entrer en contact avec ceux qu’il aime.

« Comme un lézard entre les pierres,
Une créature surgit des bas fonds,
Le souvenir escalade sur moi.
Niche en moi.
Et je suis immergé dedans. » 

Alors qu’il adresse tous ses souvenirs à sa deuxième femme Sarah, Mahmoud entend au loin les bruits des combats qui l’encerclent. Le lac est calme et désert, pas une vaguelette ne semble froisser sa surface. Et pourtant, Mahmoud se trouve bien dans une zone de chaos. 

Un récit en vers libres   

Pour parler du chaos politique et social de la Syrie, Antoine Wauters a choisi d’écrire un long poème en vers libres. L’auteur explique que cette forme s’est imposée à lui à force de lire les oeuvres des poètes contemporains de la région. Aussi, Mahmoud ou la montée des eaux est doté d’une sensibilité particulière. L’écriture d’Antoine Wauters est à la fois délicate et cruelle, les images et les métaphores sont omniprésentes. En adoptant une écriture brève et hachée, rythmée par les retours à la ligne et les rejets au vers suivant, Antoine Wauters explique avoir voulu représenter le chaos de la région ainsi que les mouvements continus de va et vient de la barque qui dérive sur le lac. 

Globalement, la lecture de ces vers libres est agréable et relativement facile. La puissance de leurs images permet de découvrir une Syrie différente de celle qui est présentée par les médias. Si les vers libres d’Antoine Wauters ne sont pas trop compliqués à lire, certaines pages sont plus difficiles à suivre pour le lecteur. C’est surtout le cas lorsque Mahmoud parle des poèmes qu’il écrit ou de l’avenir de son pays. Paradoxalement, les pages où les vers libres sont particulièrement poignants sont celles qui parlent de la politique autoritaire de la famille el Assad.

Une réflexion sur la vieillesse, l’amour et le deuil

Mahmoud est seul sur le lac, mais le souvenir de ceux qu’il aime est bien omniprésent. Alors qu’il plonge dans ses souvenirs, sa femme Sarah n’est plus là, et la guerre s’est emparée de ses enfants. Ainsi, Mahmoud ou la montée des eaux est un livre d’une infinie tristesse, empreint de mélancolie et de joies noyées dans le passé. Mahmoud parle du deuil en ces termes : 

« Et puis, comme les neiges de Turquie,
la douleur a fondu.
Elle ne s’en allait pas.
Elle ne le pouvait pas.
Mais elle prenait moins de place.
De sorte qu’il y avait un endroit pour l’air
et pour l’avenir, maintenant. »

Plus que que la douleur du deuil, c’est surtout la dévotion de Mahmoud envers les gens qu’il aime qui est touchante dans le livre d’Antoine Wauters. L’admiration de Mahmoud pour sa femme poétesse semble sans borne. C’est par amour que Mahmoud plonge dans les profondeurs du lac, pour essayer de passer cette frontière poreuse entre le passé et le présent et ainsi entrer en communication avec les êtres qui lui sont chers. 

Long poème en prose sur la situation en Syrie, paroles d’un homme dévoué aux deux amours de sa vie, tristesse d’un père qui a vu partir ses enfants à la guerre, réflexions d’un septuagénaire qui retourne au royaume de l’enfance… Mahmoud ou la montée des eaux peut être interprété de plusieurs façons. Malgré quelques passages moins évidents, on suit avec plaisir la plume d’Antoine Wauters qui donne une couleur inattendue et singulière à une Syrie souvent méconnue. 

« Mahmoud ou la montée des eaux », Antoine Wauters, Editions Verdier, 144 pages, 15,20€