Historien et chercheur au CNRS, Philippe Artières propose une vaste et inédite exploration du Larzac et des êtres vivants qui l’ont façonné. Le peuple du Larzac, aux éditions La Découverte.

Est-il seulement unique, ce peuple du Larzac ? À lire le sous-titre faisant mention de « crânes, sorcières, croisés, paysans, prisonniers, soldats, ouvrières, militants, touristes et brebis… », l’on comprend que les frontières seront poreuses et les identités nombreuses. À l’opposé d’une Histoire arrêtée et encadrée, Artières milite pour une histoire (notons que le «H» majuscule est proscrit par l’auteur) polyphonique et en mouvement. Le livre fourmille ainsi de réflexions issues d’autres domaines étudiant le vivant sous toutes ses formes. Dès lors une certaine curiosité accompagne la lecture : à quoi pourront bien ressembler les pages consacrées aux habitantes les plus célèbres du causse, les brebis ?

L’auteur revendique une recherche par pli, mais ne refuse pas pour autant la chronologie. Et c’est en parcourant les premières pages qu’une idée contemporaine est mise à mal : ce causse qui, à certains endroits a des aspects désertiques aux allures de steppes orientales, n’a pas toujours été dans cet état. C’est en effet les êtres humains qui ont procédé à sa déforestation, provoquant par ce fait l’érosion des sols et « des modifications défavorables au climat de la région ». Ironie de l’histoire, c’est donc des usages passés qui ont organisé l’inhospitalité des lieux face à laquelle, des centaines d’années plus tard, des paysan.ne.s se sont battu.e.s jusqu’au plus haut niveau de l’état pour en faire reconnaitre la dimension habitable.

Ainsi est rappelée d’emblée l’origine de toute histoire : « l’habitation » d’un territoire. Que ce soit celle des enfants à corriger au XIXème siècle, des militaires, des officiers allemands à dénazifier, des militants du FLN, des réfugiés espagnols, des harkis, des producteurs de roquefort, des brebis, des potiers de l’Empire romain, des ganteries du XXème siècle, des paysan.ne.s et des militant.e.s des années 70 à nos jours, toutes ces vies ont modifié le Larzac en s’y établissant. C’est cet ensemble pluriel de traces qu’invite à explorer Philippe Artières, déjouant par là-même tout discours identitaire. Un exemple parmi d’autres : contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les brebis dont le lait sert à la confection du Roquefort, ne sont pas issues d’une race endémique du causse, mais ont été sélectionnées et amenées par les producteurs du fromage.

Addition de résistances, de revendications, d’initiatives, d’usages, le Larzac, terre d’immigration dès la préhistoire, est perpétuellement en cours de modification. Dès lors que signifie son intégration dans le réseau du tourisme patrimonial ? L’acte de chercher à délimiter le mouvement n’est-il pas, par essence, paradoxal ? Artières, qui ne manque pas de mots critiques sur le tourisme de masse grand consommateur de sites, retourne la question : quelle serait l’histoire de celles et ceux qui, perpétuellement mobiles, occupent le monde, en lieu et place de l’habiter ?

« Le peuple du Larzac », Philippe Artières, Editions La Découverte, 2021, 34 pages, 21 euros.