Laura Pouppeville utilise la performance dans sa pratique artistique et en fait un matériau à part entière pour créer de nouvelles œuvres. Ses performances sont participatives dans le seul but d’initier une réaction qui permettra de créer une correspondance entre les personnes par le biais d’œuvres. Les questionnements de l’artiste tournent autour du lien social, de ce qui lie l’humanité. Elle travaille aussi bien la parole et le corps des participants pour comprendre comment « on tient ensemble. »

Des œuvres à forte charge émotionnelle

La démarche de Laura Pouppeville s’inscrit entre la performance, le plastique et la sociologie. Suite à ses études universitaires en design et sociologie, elle élabore des entretiens à partir de méthodes d’enquêtes. Par le biais de ces expérimentations, qui deviennent alors des protocoles artistiques, elle cherche à récupérer la parole. Elle utilise les témoignages qu’elle recueille non pas comme de la matière à analyser mais en les biaisant de manière artistique.
S’il est vrai que ces dernières années, « la participation est devenue un rituel contemporain de soulagement immédiat […], une idéologie pour la résolution de problèmes qui a profondément infiltré les sphères politiques et culturelles »(1), toutes les démarches variées que Laura Pouppeville met en place sont exploitées dans le seul but d’amener à créer du lien, à faire correspondre les participants.
Ainsi, elle met en place un protocole d’analyse scientifique conçu pour être normé et mettre de la distance entre le sociologue et le participant. Puis elle le détourne en créant un espace d’échange, amenant ainsi le public à se livrer. Elle créée le contact et parvient ainsi à débloquer l’émotion par ces dispositifs qui surprennent, inhabituels dans une démarche artistique.

Et dire que je me suis tue, espace de prise de parole isolé, installation performative, lab’ d’e/laboratory, 2017. Les captations vidéos ne témoignent que des moments de silence. Vidéo et son, 7 minutes 40.

Malgré le protocole scientifique et analytique mis en œuvre, Laura Pouppeville construit un espace intime qui amène le public s’exprimer. L’enjeu est de provoquer une rencontre bienveillante, en recherchant la limite entre le malaise et l’intime. Si le malaise n’existe pas, il n’y a pas d’impulsion chez le participant, mais si le cadre ne permet pas au participant d’entrer en confiance, il n’y aura pas non plus de libération de la parole.

Dans le but d’amener le public à s’ouvrir, Laura Pouppeville a d’abord ancré sa pratique dans le quotidien, elle organisait ses performances autour d’un café, d’un thé. C’était une manière d’amener le public à se dévoiler en lui offrant le cadre connu et rassurant d’un bistrot.
Dans ce cadre très concret reconstitué pour l’occasion, elle a proposé la performance Et dire que je me suis tue (2017) au e/lAboRaTory. La tasse de café, permettait de créer un lien avec la réalité, d’instaurer un cadre propice à la confidence pour briser le silence. Elle travaillait alors assez peu la fiction. L’artiste s’intéresse au réel, à l’humain, déjà foisonnant de complexité que l’art peut sublimer.

Laura Pouppeville, Et dire que je me suis tue, espace de prise de parole isolé, installation performative, lab’ d’e/laboratory, 2017. Invitation à participation distribuées dans Paris.

Puisque ses performances sont fondées sur la participation, l’artiste redoute la non-réaction qu’elle essaie de susciter. Alors, certaines de ces œuvres anticipent cette absence de réaction. D’abord, en ayant distribué dans des lieux culturels et touristiques de la ville des cartes postales invitant à un évènement auquel elle ne se rendrait pas. Face à la peur de l’absence de participation, Laura Pouppeville provoque sa propre absence, tout en poésie.

Laura Pouppeville,Chaînes d’amour, cartes postales distribuées à Annecy, juin 2016

La performance Et dire que je me suis tue (2017) amenait les participants à s’exprimer au sujet du silence. « La discussion se fait alors dos contre dos, les participant.es racontent leurs histoires face vitrine et caméra. » explique l’artiste, ce dispositif est montré ci-dessus. Ainsi, utiliser le silence, la non-parole, pouvait-être un rempart contre la non-participation.

On constate que le corps de l’artiste est présent en tant qu’enquêteur, que libérateur de parole. Alors, dos à dos avec le public, l’artiste cherche aujourd’hui à s’éloigner et à effacer son corps de ses performances, tout en maintenant une démarche analytique et un espace propice aux confidences.
Pour cela, elle utilise le numérique qui efface le corps est un merveilleux outil de communication, d’expression. C’est ainsi qu’elle va créer, dans le cadre de l’exposition « Le monde se détache de mon Univers » (2020), un groupe whatsapp dans lequel, chaque jour, l’artiste ajoutait une personne volontaire. Le but était d’amener tous les participants à échanger au sujet de leur rapport au temps. Elle a ainsi mis en relation des inconnus, dix personnes qui se sont ouvertes sincèrement au sujet de la thématique.

Rien ne se perd, rien ne se créé…

Cette expérience numérique a été transformée en performance au sein de la même exposition : ces échanges, ces divers points de vue au sujet du temps, furent mêlés et devinrent des réflexions poétiques envoyées par SMS. Ces messages-ci n’appelaient aucune réponse.

Laura Pouppeville, Messages extraits de « La synchronie pour s’aimer », performance téléphonique (1h30), diffusion par dix SMS envoyés

Comme on peut le remarquer avec cet exemple les témoignages qu’elle retire de ses expériences sont voués à être réutilisés. La parole fait œuvre et ne reste pas seulement suspendue dans un protocole performatif. Ainsi, la conversation sur un groupe whatsapp a été modifiée, retravaillée, pour créer une réflexion poétique par SMS.
Aussi, les confidences recueillies lors de la performance Et dire que je me suis tue devinrent des stickers à partir desquels un collage fut conçu. Les visiteurs de cette installation étaient invités, non pas à prendre un café comme cela été le cas lors de la performance, mais à repartir avec un de ces textes sur sticker, un témoignage anonymes, un fragment de performance.

Et dire que je me suis tue, espace de prise de parole isolé, installation performative, lab’ d’e/laboratory, 2017. Retranscriptions anonymes et fragmentées des histoires de tous.tes les partipant.es. Textes sur vinyle adhésif, impression en vitrophanie, dimensions divers, 2017. Crédit photo : Dalal Tamri

Elle puise son inspiration dans ses expériences proches de la sociologie. Elle utilise les émotions qu’elle tire de la parole déliée pour créer des textes, des sculptures, des installations…
Tous les médiums sont convoqués au grès de ce qui lui est inspiré par l’échange. La pratique n’est jamais figée dans une seule expérience performative, ni seulement statufiée, ni figée en un compte rendu ou une vidéo. Les émotions, la parole sont amenées à évoluer dans de nouvelles productions.

L’importance de l’échange

Pour cet échange au e/lAboRaTory, la parole est modifiée, traduite plastiquement, mais plus important encore : elle est offerte, telle un tribut en contrepartie d’avoir bien daigné ouvrir ses émotions, de s’être libéré de son silence. De même, les dix participants de la conversation whatsapp repartirent chacun avec un objet créé par l’artiste à partir d’un protocole strict. Les participants, eux-mêmes, ont été soumis à un rituel d’emballement des objets avant de les emporter.

Dix objets récupérés, enterrés, repêchés, reliés par dix mètres de chaîne et disposés sur dix mètres de tissu, à destination des dix participant.es du groupe de discussion par messagerie instantanée pendant les dix jours de l’exposition. Au finissage, les objets sont emballés pour être rapportés chez les participant.es
Dix par dix, le temps roule en nous, installation et performance, exposition collective Le Monde se détache de mon univers, Galerie Michel Journiac, commissariat échelle réelle, 2020

On remarque que Laura Pouppeville manifeste l’envie d’offrir, de donner une contrepartie à ceux qui se confient, qui offrent une partie de leur intimité lors de ses expérimentations.
L’échange est ainsi que centre de la pratique de l’artiste, un peu comme une forme d’économie circulaire. Elle utilise d’ailleurs beaucoup le site bien connu de petite annonce le « bon coin » qui propose aussi des possibilités de don. L’objet ainsi donné, ainsi réutilisé, possède une poétique par le fait qu’il représente un lien entre des personnes qui ne se connaissent pas et ne se rencontreront probablement jamais.
Comme ses performances qui jamais ne s’achèvent en une seule œuvre mais dont l’énergie est déclinée, les objets sont réutilisés. Ainsi, Laura Pouppeville propose des œuvres qu’elle considère comme un travail à trois : elle repère d’abord un tableau non signé sur le site suscité. Ce tableau a été créé par un anonyme considéré comme le premier artiste. Ensuite, il a été mis en vente, et donc photographié pour cette vente, par une autre personne. Bien que cette démarche soit commerciale et non artistique, le photographe est considéré comme le deuxième artiste. C’est cette photographie que Laura Poupeville retravaille, faisant d’elle le troisième et dernier artiste. Elle voit ainsi dans ces œuvres l’aboutissement de la créativité de trois personnes. C’est également un jeu au dépend des anonymes.
Dans la volonté de garder la première vocation décorative de l’œuvre, la création à trois sera présentée sur un coussin. (voir ci-dessous)

Laura Pouppeville, Série de tableaux, coussin en sublimation thermique, « Tableau bleu foncé », 2020

Le corps de l’autre

Même en s’éloignant du public grâce au numérique, même en proposant des œuvres, non plus performatives, mais vouées à être emportées chez soi/possédées. L’artiste ne peut s’empêcher d’imaginer un protocole pour ses œuvres. Le corps du public devient alors central, élément d’une installation, jusque dans son intimité, dans son lit.
Laura Pouppeville pense à la mise en scène du public lorsque celui-ci reçoit son œuvre. Ainsi, elle imagine une assise démesurée de 5 mètres dans le but d’y installer deux personnes visionnant sa vidéo L’eau grise scintille et l’orange laqué la traverse.(2)
On peut penser au visionnage du film nana, volontairement ennuyeux à mourir, qui est prévu pour être visionné dans une assise démesurée de 5 mètres.

De même elle imagine une installation complète pour ses films de lits, nommés ainsi car filmés et montés sur un lit. Ils sont accompagnés d’un kit à monter chez soi. Ainsi, l’acheteur devient participant d’une performance à recréer chez lui, dans son propre lit.  Ce coffret d’installation est composé d’un coussin et quatre sculptures phosphorescents.

Laura Pouppeville, Un coussin et quatre totems de lit phosphorescents à disposer pour créer un espace de production chez moi et de visionnage chez les spectateur·rices. Argile, ouate, acrylique, laque folie. Crédit photo : Blandine Soulage.

Ainsi, du protocole sociologique devenu performatif, le protocole gagne l’intime du public (et des acheteurs) non plus seulement par une libération de la parole mais par l’instrumentalisation de son environnement / de son intérieur.

En instaurant des rituels, Laura Pouppeville ne cherche pas à contrôler le public, mais essaie, au contraire, de l’amener à vibrer sur une même fréquence qu’elle ou que les émotions délivrées lors de performances dont les objets sont les fragments. 

(1) Miessen, Markus. Crossbenching: Toward Participation as Critical Spatial Practice, Berlin: Sternberg Press, 2016, p. 78
(2) https://laurapouppeville.fr/?leaugrissescintille