Avec La soeur que j’ai toujours voulue, Andrea Abreu signe un premier roman captivant et puissant sur la fin de l’enfance et le début de l’adolescence. Elle conte avec brio l’histoire d’une amitié d’adolescence dans un petit hameau de l’île de Tenerife, bien loin des plages de sable blanc et des riches hôtels pour touristes.

En plein été, dans l’archipel des Canaries, deux jeunes filles proches de l’adolescence s’ennuient et s’inventent des passe-temps, autour du corps et de la nourriture. Depuis leur plus jeune âge, les deux amies forment un couple inséparable, presque indissoluble. Alors qu’Isora doit aider sa grand-mère – qu’elle déteste – dans l’épicerie du village, la seconde Shit fait des ménages avec ses parents dans des villas prisées de l’île. Le reste du temps, elles s’ennuient…

Une amitié fusionnelle et toxique

Pour la jeune fille, narratrice, Isora est un phare et elle est son esclave, son souffre-douleur, sa meilleure amie capable de tout pour elle. Des jeunes filles, qui vivent au jour le jour, telles deux sœurs siamoises que rien ne pourrait séparer. “Pasque si y avait bien une chose que je savais, c’était qu’Isora et moi on était faites comme sont faites les choses qui naissent pour vivre et mourir ensemble”.

Entremêlé entre les joies, les peines, les premiers émois, les premières découvertes sexuelles mais aussi les peurs et la fin de l’innocence, Shit partage avec le lecteur ces moments de vies partagés avec sa meilleure amie, cette amie déjà plus mûre et plus frondeuse. Celle qui a déjà ses règles, des seins et des poils entre les jambes, en plus de plaire aux garçons. “Isora avait une forêt de poils noirs durs et piquants comme le faux gazon des gîtes ruraux”. Une relation fusionnelle et toxique, qui persiste entre les deux filles avec une Shit en constante admiration qui ferait tout pour plaire à sa meilleure amie, la satisfaire et lui ressembler rien qu’un peu… Qu’importent ses paroles ou ses actes, elle est fascinée par cette personnalité si sûre d’elle, si affirmée, tout le contraire d’elle. “J’adorais la capacité d’Isora à dire non aux gens. Elle avait pas peur qu’ils arrêtent de l’aimer. Elle disait ce qu’elle voulait quand elle avait envie.”

Jeunesse désabusée

Dans une langue orale et souvent très crue, Andrea Abreu raconte avec brio les premières découvertes sensuelles, les premiers émois mais aussi ces moments d’ennuis de l’enfance et le sentiment de perte. “Isora vomissait comme un chat. Kofkofkof et le vomi dégringolait dans la cuvette des toilettes pour être absorbé par l’immensité du sous-sol de l’île”.

Soudées comme jamais, elles partagent tout, pour le meilleur et pour le pire… mais le pire n’est jamais loin pour cette jeunesse désoeuvrée et démunie. Sur cette île, qui devient le théâtre d’une tragédie cruelle, entre son lot de touristes et les petits villages pauvres et décatis, l’autrice brosse le portrait d’une génération privée d’avenir. 

Inspiré de son enfance, à Los Piquetes, un petit hameau au nord de Tenerife, Andrea Abrru signe un premier roman percutant, dans lequel elle livre son quotidien, le même que celui de tant d’autres jeunes aux Canaries, oubliés de tous, délaissés et sans le moindre rêve d’avenir.

« La soeur que j’ai toujours voulue », Andrea Abreu, traduit par Margot Nguyen Béraud, Editions de l’Observatoire, 160 pages, 18 €