Journaliste suisse, correspondant à Paris pour Le Temps, Richard Werly est parti explorer le territoire français en suivant le cours de la ligne de démarcation imposée par l’occupation allemande en 1940. 80 ans plus tard, c’est dans cette France rurale aux usines désaffectées, aux services publics absents et au taux de chômage croissant qu’il vient questionner l’identité française. Une vivifiante incursion à retrouver en librairie.

1200 km qui traversent, de la frontière suisse à l’Espagne, 200 communes dans 13 départements : voilà ce qu’était cette frontière, bien réelle, imposée sans distinction par une carte militaire. De nos jours, rares sont les plaques commémoratives ou autres indications permettant de retrouver physiquement son tracé. Pour autant loin d’avoir disparu « à l’écart des métropoles, ce millier de kilomètres, chapelet de villages et de villes moyennes, dresse le portrait d’une France partielle, à l’écart des grands centres de production industrielle et des centres de décision politique ». C’est ainsi qu’avec l’intuition que le passé, refoulé ou non, est un considérable moyen de révéler et de rassembler autour du présent, Werly débute sa déambulation dans ce que certain.e.s ont défini comme un « archipel français », avec ses fêlures sociétales, religieuses et culturelles ».

Au gré des rencontres, des quelques panneaux présents dans les petits musées et autres bibliothèques municipales, se rappellent les souvenirs d’actes de fraternité, de débrouillardise, de contournement, de cet « ordinaire de la résistance » des années 40-44. Plus d’un demi siècle plus tard, cette « partie du pays, rurale et agricole, est quasiment restée telle quelle, figée dans sa morphologie d’hier ». Pour autant nombreux.ses sont ses habitant.e.s entrevu.e.s qui se plaignent de l’absence de solidarité, de la primauté accordée aux intérêts individuels. Le cocktail détonnant qui a mené aux gilets jaunes et à cette défiance envers les élites (le tout voiture, la disparition des services publics, l’économie capitaliste, l’absence de représentation « dans la construction du narratif français ») s’est imposé dans le paysage. Comme lors de la création de cette frontière ex nihilo, l’organisation de cette société est ressentie comme hiérarchique et étouffante par un pan de plus en plus important de ses habitant.e.s. Ainsi, le risque serait-il plus grand de nos jours d’assister au délitement de la société française ? Aux yeux de Werly et de ce qu’il a pu constater lors de ses pérégrinations, ce serait méconnaître que « la France tient lorsqu’elle sait, pour faire baisser une pression devenue intenable, désobéir à son système ».

En effet, c’est en parcourant ces « démarcations administratives, corporatistes, professionnelles » que se révèle cet esprit de résistance qui « répond à la paperasse par la débrouille, à la règle par le contournement, à l’obligation par l’improvisation », au manque de considération par la parole et le dialogue. Caractère résumé par la gilet jaune Ingrid Levavasseur : « On ne peut pas passer sa vie à accepter une défaite qui, après tout, n’est pas la notre ». Plus d’un demi siècle plus tard une ténacité quotidienne persiste.

Voilà une collective et salutaire excursion avec ce qu’il faut de distance pour entamer une autocritique. À quelques siècles de distance, Werly rejoint avec acuité les voyageurs persans de Montesquieu.

« La France contre elle-même », Richard Werly, Éditions Grasset, 2022, 234 pages, 20,90 euros.