Dans un roman perturbant mais qu’on ne peut poser, Sigolène Vinson donne à voir poésie, marginalité et spiritualité dans un monde perdu.

Louise, Helen, George et Angelo sont des marginaux, chacun à leur manière. Ils ont traversé la vie sans qu’on les voit. Louise habite en région parisienne et est spécialiste des canards pour une réserve. Elle tombe un jour sur un ouvrage chez son dentiste détaillant les défauts de la mâchoire d’un homme et se prend de passion pour lui. Helen a dix ans et est malade. Alors qu’elle va bientôt mourir, elle s’entiche de son voisin, George, un vieil homme, électricien ou peut-être bien rock star, qui l’emmènera vivre les plus belles vacances de sa vie. Tous se retrouvent chez Angelo, dans la cité autonome et paradisiaque de Copenhague, pour reconstituer une fresque victime d’une escroquerie.

La musique des mots

Ce qui lie ces personnages, si différents, tous particuliers, est la musique des mots de Sigolène Vinson. L’autrice ordonne les mots comme on ordonnerait la vie, dans la multitude des choix possibles et l’articulation des sujets. Elle crée de la poésie dans l’étonnement, dans la différence, ce qui peut rendre le style un peu difficile à aborder. Mais impossible de s’en détacher ensuite, et les phrases s’impriment, se suivent et donnent à voir un monde inconnu, à la marge.

George, être lunaire et pourtant si humain qui semble rassembler tous les personnages et leur existence en un point donné, est un vieil homme, plus proche de la mort que de la naissance. Et pourtant, il semble renaître à travers les mots de la langue que lui invente Helen ou le profil que lui sculpte Louise. « George est penché sur son établi, le profil, autrefois remarquablement dessiné, avachi. Sous la peau qui pend à son cou et son menton, le tracé est forcément resté le même, pétrifié dans la réalité d’une vie qui a eu ses débuts, son être tout entier demeuré là où il était beau, comme une permanence contre laquelle le monde visible n’a rien pu.« 

« Yesterday, today was tomorrow »

Avec l’omniprésence de la disparition, Sigolène Vinson crée un monde qui regarde passer les jours, tout en ne retenant pas l’essence de l’existence. Ces êtres, tout à leur lutte, ne se voient pas comme partie d’un tout, mais plutôt comme à la marge d’une société qui ne les considèrent pas. Alors que tout s’effondre autour d’eux, ils sont attachés, ouvrent une parenthèse dans leur vie. Louise et la canine de George, son âme soeur. Helen et ses envies de suicide au fond d’une rivière anglaise. Angelo et les quatre figures de sa fresque d’épicerie. Et George, qui est et n’est plus dans le même mouvement.

« Prisonniers de leurs obsessions, ils ignoraient qu’aucune voie ne serait jamais trouvée pour dévier la couse au chaos et qu’ils avaient, par leurs assauts déchaînés, détraqué le système nerveux de George. » La prose de Sigolène Vinson efface le temps, nous fait sortir du rythme et entraîne à sa suite toutes les époques pour qu’elles se chevauchent et se retrouvent à Copenhague. Et à l’aide de pinceaux et de tisane hallucinatoire, c’est bien l’existence et l’univers que les quatre êtres ré-agencent, sur les paroles de George Harrison qui résonnent pour toujours.

« Pourtant, des idéaux, il en pleut à longueur de journée. Ils sont appelés opinions et font débat. Privé ou public, le cri est là, dans la cause à défendre, bien plus que dans les rugissements de l’adulation.« 

Louise, Helen, George et Angelo nous touchent d’une façon exceptionnelle grâce à la sensibilité de l’autrice. Ils nous poussent à ouvrir les yeux sur les limites de la société dans laquelle on vit, mais surtout sur ce qui existe à la marge, sur un fil et qui nous tend la main.

« La canine de George », Sigolène Vinson, Editions de l’Observatoire, 288 pages, 20€