Kenny Dunkan propose sa première exposition personnelle à la Galerie Les filles du Calvaire jusqu’au 22 mai uniquement sur rdv. Originaire de Guadeloupe, il utilise l’imagerie du Carnaval fêté durant deux mois en recréant ses artefacts et déguisements. L’exposition s’intéresse à la notion de paraître, à la fabrication d’une identité vestimentaire, jusqu’à son abandon.

Réalité et paraître

Dans l’exposition, gisent des statues comme des mannequins vidés de leurs âmes. Les déguisements ne sont plus habités. L’habillement, comme un costume, ressemble à un pantin désarticulé. Carnaval ne semble plus vivant, il semble n’avoir été qu’une apparence, une supercherie, le costume ne possède pas de vie propre, il ne fait que recouvrir celui qui le vêt.

vue de l’exposition « Keep Going ! » de Kenny Duncan. Courtesy Galerie Les filles du calvaire.

Cette recherche de la vérité derrière le paraître est au centre des préoccupations de l’artiste. En réponse au costume, il expose dans la vitrine de la galerie sa propre garde-robe. Les pièces textiles ainsi présentées font écho aux statues sans vie qui jonchent le sol : représentant l’exhibition vaine d’une identité tombée en désuétude car non portée. La mode, l’habillement, est vue comme un costume qui protège, une armure parant le regard des autres.

Fasciné par l’opposition entre l’intériorité et l’extériorité de l’être humain, il questionne aussi cette opposition dans la nature. Des vidéos ponctuent l’espace d’exposition dans lesquelles il met en scène ses mains dépiautant des légumes et des fruits. Ouvrant la coque, il révèle ainsi les graines, les noyaux, l’organisme masqué par l’armure naturelle.

Kenny Duncan semble donc appeler par l’en-dedans. Il amène à découvrir ce qui est dissimulé sous les armures des déguisements.

De la main

Comme l’artiste dépouille les fruits de ses mains, dans ses œuvres, il leur accorde une grande importance. Art-iste comme art-isan : l’art demande un travail manuel. Si bien qu’il met en scène ses propres mains au sein des œuvres, les immortalisant par la vidéo ou la photographie.
Les main possèdent donc une certaine importance dans son travail, en écho au Carnaval guadeloupéen. C’est en effet la main qui tient le fouet, accessoire essentiel du déguisement car satire des colons. Le fouet est un avatar indissociable du costume.

Kenny Duncan, « Leakers », 2020. PVC et nylon. Courtesy galerie les filles du calvaire.

Kenny Dunkan met en scène ses mains qui entrent en confrontation avec un ersatz de corps. Dans son travail, une récurrence : l’artiste utilise une partie des mannequins de formation premiers secours. Ces mannequins d’entrainement au secourisme sont en PVC et possèdent des masques de visage (bouche, nez) interchangeables par souci d’hygiène. C’est-à-dire que le masque en plastique est changé entre deux utilisateurs. Ainsi, sur les vidéos, ses mains manient ces semi-visages, illustrant la technique de l’artiste, qui se rapproche d’une création artisanale.

Le corps est donc très présent tout au long de l’exposition, d’abord par la monstration des mains au travail, mais aussi par l’utilisation de statues anthropomorphiques et des masques en PVC. Egalement, dans la scénographie qu’il propose à l’étage, le public est invité à évoluer parmi et sur les œuvres. La relation au corps est primordiale puisque, foulant des pieds les œuvres qui recouvrent le sol, le public entre en contact direct avec elles. Cet espace, comme un cocon enveloppé de tirages, floute la frontière entre l’œuvre et sa documentation. Les tirages présentent des photographies d’œuvres aux côtés des vidéos montrant l’artiste manipulant fruits et matériaux.

Cette scénographie singulière qui forme un cocon foisonnant démontre réellement la recherche de l’intériorité, de l’invisible : ce qu’il y a derrière la matière, derrière le travail visible, l’œuvre finie.

L’audace de poétiser le capitalisme

A l’inverse, la scénographie du rez-de-chaussée propose un paysage industriel, les œuvres sont présentées sur des grilles et des palettes. Les œuvres, pièces de costumes, bribes de déguisements sont constituées par des serres câbles, des chaînes. Les fouets de l’artiste, qui dans le Carnaval représentent une critique du colonialisme, sont eux-mêmes fait de chaînes de fer. Offrant ainsi une mise en abîme de la satire, de la dénonciation des maux de l’Histoire.

Kenny Duncan, Angel of Syncretism, 2020. Coton, PVC, bois, métal, nylon, mousse polyuréthane, 190x80x30 cm

Des éléments de costumes comme des bottes, pièces textiles fantasmées presque invraisemblables, sont présentées, liées par des cordes, par des matériaux utilisés d’habitude pour des travaux manuels, des réparations, de la construction.
On retrouve bien là l’importance du manuel dans l’œuvre de Kenny Duncan, de la confrontation avec la matière. Ce travail de construction, comme on se construit une armure, une carapace à enfiler pour se protéger du monde.

On remarque aussi qu’il utilise des matériaux produits en série, l’humanité elle-même se trouve industrialisée : comme ces masques interchangeables de mannequins d’entrainements. Il s’oppose ainsi, par une pratique artisane, à l’usinage.

Il se moque des slogans publicitaires, utilisant les promesses affichées sur les bouteilles de shampoing pour en faire des poèmes. Il détourne ainsi les stéréotypes pour créer une ode aux powerful women :

« Grow & slay, it’s an every day thing
You have the right to remain curly do it « fro » the culture off da hook
Heavy duty chick and quick
Don’t shrink my honeychild
Pump it up sisters of nature »

Kenny Dunkan questionne donc la portée du vêtement. Il travaille la notion d’expression par le bien du déguisement, mais il s‘intéresse surtout à la dissimulation d’une personnalité réelle. Le vêtement, comme un combat avec la matière et contre le monde, est au final une création d’artisan. Le vêtement et, surtout, l’accessoire dénoncent un monde de violence.


Keep Going !
Kenny Dunkan
Jusqu’au 22 mai 2021
Sur rendez-vous : paris@fillesducalvaire.com
Galerie les filles du calvaire

75003 Paris

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