Avec des mots tels qu’ «inclusion», «anthropocène», «capitalocène», nul doute que le théoricien et critique d’art Nicolas Bourriaud place la réflexion esthétique de son nouvel ouvrage dans une actualité saillante. Inclusions – Esthétique du capitalocène (PUF), en librairie.

Que devient l’art à l’heure de la sixième extinction ? Cette question pourrait apparaitre comme secondaire si ce n’est inappropriée alors que la précarité économique et climatique menace de plus en plus de personne à travers le globe et révèle les dangers de l’apathie. Pourtant Bourriaud, que l’on ne peut pas déclarer «hors-sol» (le choix des termes du titre en est un premier indice), ose la poser et inviter le.la lecteur.rice à sérieusement l’envisager comme riche de stimulations si ce n’est d’engagements.

Il y a quelque chose de pédagogique et d’accessible chez Bourriaud. Ainsi l’introduction peut surprendre tant l’art est absorbé dans une remise en contexte de notre présent, cette crise du modèle de civilisation occidentale qui a amorcé une nouvelle ère qualifiée d’anthropocène. Mais elle a le mérite de rappeler les éléments nécessaires à une compréhension et une analyse des gestes artistiques actuels.

Et puisque c’est d’humains causant la perte d’humains dont il s’agit, pourquoi ne pas avoir recours aux nombreuses réflexions des anthropologues, nourries de l’observation approfondie et éclectique des sociétés humaines à travers le XXème et XXIème siècles ? Inclusions compile ainsi une importante bibliographie où les ouvrages de sciences sociales dépassent en nombre les références d’expositions et d’écrits artistiques. Témoignage supplémentaire que l’art s’infiltre dans toutes les sphères de l’activité humaine et vice versa. Mais alors quelle pourrait donc être cette « esthétique du capitalocène » vendue par le titre ?

Le monde de l’art contemporain est régulièrement mis à mal par deux critiques qui se rejoignent : il serait abscons pour les néophytes et réservé à quelques initié.e.s prêt.e.s à spéculer pour gagner prestige et dollars ajoutant à la supposée inaccessibilité culturelle, celle vérifiable d’inaccessibilité financière (les ports francs regorgeant d’œuvres en sont un triste exemple). À se demander si l’art ne serait pas un des derniers bastions d’un capitalisme assoiffé et dérégulé courant à sa perte et emmenant tout avec lui.

Au contraire Bourriaud affirme, à travers le travail de quelques artistes (Pierre Huyghe, Philippe Parreno, Mark Leckey, Sam Lewitt, Loris Gréaud, Alice Channer, Aude Pariset, etc), qu’une « résistance esthétique à l’idéologie utilitaire et productiviste » n’a cessé de mettre à mal les frontières établies entre nature et culture, animaux et humains, naturel et artificiel, cela afin d’inviter le.la visiteur.se à envisager quelle peut être sa place vis à vis de l’œuvre et du milieu qu’elle installe.

De ces œuvres où chaque élément, chaque acte s’inscrit dans un écosystème qui le dépasse, se dévoile un ensemble de « relations de coopération et d’emprunts mutuels » dans lequel l’art vient « resubjectiver et réanimer ce monde réifié ». Ainsi pour reprendre les idées de Huyghe, ce n’est plus le.la visiteur.se auquel/à laquelle l’artiste expose quelque chose mais le.la visiteur.se qui est exposé.e à ce quelque chose, qui est invité.e à s’inscrire et à trouver une place dans cet écosystème particulier.

Cette notion d’écosystème, héritage du structuralisme, dépasse l’opposition forme et contenu et fait déborder l’art de son cadre. Pour Bourriaud l’œuvre d’art s’affirme comme une réarticulation particulière d’éléments disparates inscrits dans un milieu fini (notre monde) mais en perpétuel réagencement. Ce qui fait dire à l’auteur, qu’à l’heure du capitalocène, cette « crise de l’échelle humaine qui bouleverse nos modes de représentations et élargit notre cartographie relationnelle », l’art « représente en réalité un modèle d’action, un processus d’activation de force éparses ».

Ainsi loin d’un art contemporain excluant et anthropocentrique, Bourriaud avance l’idée (confirmée par les productions de plus en plus d’artistes) que les œuvres actuelles permettent à leurs spectateurs.ices de retrouver une place dans un milieu sans s’en arroger l’ordre.

« Inclusions – Esthétique du capitalocène », Nicolas Bourriaud, PUF, « Perspectives critiques », 2021, 240 pages, 16 euros.