Reportée pour cause de covid, voilà enfin la dernière création de Pauline Bayle adaptée des Illusions perdues de Balzac. À découvrir au Théâtre de la Bastille jusqu’au 16 octobre.

On prend les mêmes contraintes et on recommence : un texte non théâtral et seulement cinq comédien.ne.s sur scène. Après avoir adapté le diptyque homérien de l’Iliade et l’Odyssée, Pauline Bayle réitère l’exercice en conviant cette fois les personnages désillusionnés de Balzac.

La salle du Théâtre de la Bastille n’a jamais paru si intime. Le jeune Lucien, interprété avec fougue et justesse par Jenna Thiam, se tient devant un public en attente. Aucun échappatoire possible une toile réduit la scène à un ou deux mètres de profondeur. Qu’à cela ne tienne, c’est par la poésie qu’il va essayer de briser les frontières spatiales, sociales et artistiques. Voilà comment l’histoire de ce jeune brillant élève angoumoisin, poussé par sa professeure à tenter sa chance à Paris, pourrait se résumer. C’est justement après ces déclamations et ce départ pour Paris, que la scène se révèle dans son entièreté. Un temps surpris par la découverte d’un second public de l’autre côté du plateau (après tout, nous venons d’arriver à Paris !), l’on découvre que le dispositif bi-frontal dessine une sorte de ring, simple carré blanc dessiné au sol. La vie intellectuelle du XIXème siècle serait-elle un sport de combat ?

Comment présenter les nombreux personnages que va croiser Lucien lors de ses aventures parisiennes ? Tout comme elle l’a fait pour le décors, Pauline Bayle a élagué le roman de Balzac pour n’en conserver que dix-huit (narrateur compris) sur les soixante-dix originaux. Ainsi et hormis Jenna Thiam qui ne prête son corps et sa voix qu’à Lucien, Charlotte Van Bervesselès, Hélène Chevallier, Guillaume Compiano et Alex Fondja se répartissent les dix-sept autres. Et c’est bluffant ! Un simple accessoire vestimentaire, une façon de se tenir, de s’exprimer et hop il ne s’agit plus du même personnage et ce sans que son sexe n’importe. On pourrait seulement regretter que contrairement aux comédiennes, nous ne puissions apprécier les comédiens dans des rôles féminins. Aidé.e.s par la précision et l’inventivité de leurs jeux, nous parcourons la pièce avec une fluidité épatante. Sous les allures du pari audacieux d’un théâtre littéraire, brut, sans fioritures, vibre l’actualité d’une histoire de désirs de réussites sociales et artistiques. Est-ce pour cela que nous restons au plus près de Lucien malgré sa fin attendue, si ce n’est programmée ? À moins que nous ne soyons aussi pris.es dans ce nuage de (poussiéreux) rêves qu’ont soulevés les comédien.ne.s lors d’une hypnotique danse des pieds.

Ainsi il aura suffi de cinq comédien.ne.s, d’un plateau nu et de deux heures trente à Pauline Bayle pour montrer avec justesse et entrain toute l’actualité de Balzac et la créativité d’un théâtre contemporain réduit à l’essentiel.

Illusions perdues
D’après le roman Illusions perdues d’Honoré de Balzac
Adaptation et mise en scène Pauline Bayle
Avec Charlotte Van Bervesselès, Hélène Chevallier, Guillaume Compiano, Alex Fondja, Jenna Thiam et la participation de Viktoria Kozlova en alternance avec Pauline Bayle

Au Théâtre de la Bastille jusqu’au 16 octobre puis en tournée.