La féministe Titiou Lecoq nous offre une biographie quelque peu décalée d’un des plus grands auteurs de la littérature française : Honoré de Balzac. Et c’est un Balzac endetté jusqu’au cou, poissard en affaires et dépensier comme jamais qu’elle nous présente.

Tout le monde connaît Honoré de Balzac, et sait qu’il est connu pour être l’un des écrivains français les plus prolifiques. Romans, nouvelles, pièces de théâtre, Balzac s’est essayé à tout et fait figure de classique. On nous a vendu un écrivain acharné, qui travaillait à ses textes même la nuit, qui n’en était jamais satisfaits et s’acharnait à reprendre ses textes. Mais on n’a jamais véritablement interrogé les raisons qui le poussaient à une telle production : il était endetté. Il empruntait de l’argent pour rembourser ses créanciers, à qui il promettait un livre qu’il n’avait pas commencé à écrire et demandait finalement à l’une de ses riches amantes – ou à sa mère – de payer les huissiers qui venaient saisir ses biens.

A une époque qui nous impose la réussite comme critère de définition de notre valeur – sociale autant que matérielle – il est très bénéfique de lire que l’un des plus grands noms de la littérature a vécu toute sa vie à courir après l’argent, mettant en place des stratagèmes et se lançant dans des affaires – imprimerie, maison d’édition, collection de livres reliés – qui le mèneront toutes à la faillite. « Le voir se passionner pour les fringues et la déco d’intérieur, constater dans ses lettres de quel degré de mauvaise foi il était capable, le voir s’enferrer dans des mensonges, se plaindre d’être fatigué et mal aimé, se plaindre tout court d’ailleurs, tout cela casse la statue du grand homme et c’est tant mieux. L’un de nos plus grands écrivains a eu une vie faite d’emmerdements assez classiques, la vie d’un hommes avec ses soucis d’argent, ses rêves de devenir propriétaire, ses problèmes de travaux, son goût des fringues, ses pulsions d’achat, ses humiliations, ses espoirs que l’avenir serait meilleur, ses insomnies, ses migraines, ses brûlures d’estomac, sa mort. »

D’échec en échec

Titiou Lecoq retrace la vie de Balzac, depuis sa naissance et son éducation, jusqu’à sa décision de devenir écrivain – d’abord publiant dans des revues ou sur commande, une forme de boulot alimentaire en somme, avant de pouvoir mener à bien les projets littéraires desquels il rêvait – et prouve à quel point l’argent a motivé toutes ses décisions. Il voulait être riche et célèbre, il voulait posséder des maisons emplies de tapis et de tableaux et de bibelots… Ce qu’il ne se retient pas de faire tout en étant endetté. Et toutes ces aventures pour convaincre ses créanciers de lui donner un délai, ses amantes de racheter ses dettes ou sa mère d’aller affronter les huissiers à sa place, donnent une forme de profondeur et de justesse à ses romans. Il peut réellement décrire ce qu’est le cycle de l’argent, la façon dont le financier guide une grande partie des vies. « Ce qu’il raconte, ce n’est pas simplement l’argent, comme dans un roman picaresque où le héros se débat avec les galères de thune. Il ne s’arrête pas au prix d’une paire de gants. Il se sert du système financier comme d’un élément romanesque. Il raconte l’argent virtuel, le système du crédit, de la spéculation.« 

A grand renfort d’humour, Titiou Lecoq nous fait traverser la vie de celui qu’on a tous lu au collège mais sur lequel on connaît finalement très peu, dans l’ombre d’un Victor Hugo. Elle nous fait entrer dans la mauvaise foi d’un homme qui échoue dans tout ce qu’il tente, mais qui devient finalement l’un des plus célèbres écrivains. Réussir, un objectif de vie pour Honoré de Balzac. S’il est clair qu’à l’aune de la postérité qu’il a eu, on peut dire en toute sécurité qu’il a réussi, ce n’était pas vraiment le cas à la fin de sa (courte) vie, endetté, malade, pillé. « Honoré continue d’être injustement sous-estimé. Pourtant, son influence actuelle est énorme. N’importe quelle série que vous regardez porte un peu de sa marque. Il a inventé une manière de raconter le présent à travers des types et une narration réaliste. Et grâce à cette nouvelle forme romanesque, il a affûté notre regard sur l’époque. Il nous a parlé de ce qui nous concerne tous : l’argent.« 

A la lecture d’Honoré et moi, on en apprend beaucoup sur la vie de cet auteur, sur le XIXe siècle, mais aussi sur notre société contemporaine et son injonction à réussir. Homme comme nul autre à son époque – on apprécie tout particulièrement le développement de l’autrice en ce qui concerne la vision de Balzac des femmes, de leur position dans la société et du mariage -, on referme le livre en se disant qu’il est temps d’ouvrir notre exemplaire du Père Goriot, prenant la poussière dans notre bibliothèque depuis bien trop longtemps.  On n’aura jamais lu une biographie aussi rafraichissante et déculpabilisante !

« Honoré et moi », Titiou Lecoq, Editions L’Iconoclaste, 256 pages, 18€

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