Autrice anglo-nigériane basée à Londres, Bernadine Evaristo brosse le portrait de douze filles, femmes, autres (un personnage découvre qu’il.elle est non-binaire) aux origines africaines qui habitent en Angleterre. Fresque aux couleurs vives d’une partie sous-représentée de la société britannique

Tout commence avec Amma, quinquagénaire féministe de l’extrême qui joue pour la première fois une pièce sur le combat des femmes Amazones au National Theatre à Londres. Yazz, sa fille, tout aussi radicale dans ses idées, adore décortiquer la notion de « privilège » avec ses amies à l’université.

« Le féminisme c’est tellement grégaire, lui a dit Yazz, franchement, même être une femme c’est dépassé aujourd’hui, à la fac nous avions une activiste non-binaire (…) qui m’a ouvert les yeux, je pense que nous serons tous non-binaires à l’avenir (…), ce qui signifie que ta politique « féminine », m’man, deviendra obsolète, et tant que j’y suis, que je te dise, je suis humanitaire, ce qui se situe à un niveau beaucoup plus élevé que le féminisme »

Il y a aussi Dominique, la meilleure amie d’Amma, folle amoureuse de Nzinga qui l’emmène aux Etats-Unis vivre dans une communauté de femmes qui rejettent absolument tout ce qui touche de près ou de loin au patriarcat. Et puis Carole, qui se lève un matin en décidant de se remettre de l’agression sexuelle qu’elle a subie en faisant tout pour entrer à Oxford, et Shirley, cette prof d’Histoire-géo dans un collège difficile, qui veut juste être une bonne prof. Sans oublier Hattie et Grace… Bernadine Evaristo nous emmène à la rencontre de douze personnes touchantes et inspirantes.

Un flow structuré

Toutes ces femmes, de 19 à 93 ans, se sont battues au fil des années pour se faire une place dans la société britannique. Fille, Femme, Autre est un grand tableau, qui s’interroge sur le féminisme, la politique, l’immigration, la famille, la maternité, l’amour, l’argent, l’humilité…

« Je dis toujours à Mum qu’elle a épousé un patriarche
regarde les choses autrement, me répond-elle, ton père est né homme au Ghana dans les années 1920 et toi femme à Londres dans les années 1960, tu ne peux pas attendre de lui qu’il « te pige » comme tu dis
je lui répète qu’elle fait l’apologie du patriarcat et se rend complice d’un système qui oppresse les femmes »

Par la variété des sujets abordés, Evaristo signe un roman aux allures de fourre-tout, où règne pourtant un ordre savant. À la lecture des quatre séries de trois portraits, les connections entre les femmes se révèlent. Petit à petit, on s’aperçoit que chaque destin soutient le récit d’un autre personnage.

Structure carrée de rigueur, puisqu’Evaristo n’utilise ni majuscule ni point dans son récit. L’écriture coule sans s’arrêter, et chaque observation se mêle à la précédente. Evaristo appelle son style « fusion fiction ». Les voix se confondent entre-elles, sans distinction formelle, ce qui peut être déstabilisant au début. Pourtant, Evaristo parvient à canaliser le rythme du récit par des retours à la ligne, donnant une allure poétique à l’écriture. Si la narration est très naturelle, il faut quelques chapitres pour s’habituer à l’absence de point.

Des combats émouvants et drôles

Ce n’est pas l’absence de ponctuation qui fait l’originalité du récit, mais la richesse de caractère de ces douze filles, femmes, autres. Evaristo s’applique à détailler la vie de chacun de ces personnages en nous immergeant tour à tour dans un maison en banlieue londonienne, un appartement au quinzième étage d’un HLM, une chambre étudiante, une ferme du Yorkshire, une communauté rurale aux Etats-Unis… On est nécessairement touché par ces destins et les traits d’humour de ces femmes pleines de courage, jusqu’au moment où l’on se heurte à une réalité crue, une injustice, une blessure subie. Car ces douze destins sont en réalité des batailles contre le « casual racism » (racisme insouciant) de leur pays. L’ampleur de la tâche de ces femmes pour trouver une place satisfaisante dans la société est parfois bouleversante.

Ainsi, Fille, Femme, Autre nous propose une réflexion tentaculaire sur la place des femmes dont le sang africain coule dans les veines. En un sens, ce roman se rapproche beaucoup de celui de Chimamanda Ngozi Adichie, autrice nigériane basée aux Etats-Unis, dont le livre Americanah a aussi une dimension documentaire.

Fille, Femme, Autre est une lecture instructive, poignante et drôle qui éclaire sur ce qu’être une femme veut dire aujourd’hui.

« Fille, femme autre », Bernardine Evaristo (traduit de l’anglais par Françoise Adelstain), Editions Globe, 480 pages, 22€