Yunus est chauffeur de bus à Téhéran et se laisse entraîner dans une grève pour réclamer plus de droits. Quand il est arrêté, jeté en prison et interrogé sans relâche, son univers entier s’effondre et il doit alors faire face autant à la violence qu’à l’isolement.

Yunus Turabi conduit son bus dans la capitale iranienne depuis 25 ans. Il connaît les rues par coeur et aime la solitude d’un métier où on ne lui parle pas. Depuis la mort de ses parents, Yunus est seul et se tient éloigné de toute revendication politique. Mais dans l’Iran des années 2000 qui s’enfonce vers un régime totalitaire, il se retrouve vite embarqué dans la violence. La grève organisée par le syndicat des chauffeurs de bus est durement réprimée et Yunus est enfermé à Evin, avec pour seul contact Haij Saeed, son bourreau qui n’a qu’un seul but : le faire craquer.

Un aller-retour vers l’enfer

Yunus n’est pas politisé et se retrouve, presque par hasard, dans la réunion syndicale qui prépare une grève qui doit paralyser Téhéran. Il ne mesure pas réellement l’importance de l’action à laquelle il va prendre part, lui qui ne conduisait son bus que par habitude, presque automatiquement, dans le dédale des rues. « Mon coeur cognait dans ma poitrine. Je me sentais comme un enfant jouant avec un dragon en peluche qui soudain se serait mis à cracher de vraies flammes. Toutes ces longues heures de réunion syndicales et de sessions de travail, tous ces discours passionnés sur la solidarité et la libération des opprimés, rien ne m’avait préparé à ce rappel à la réalité. » Mais dans l’Iran de l’ayatollah Khamenei, tout est politique. Et Yunus va le comprendre très vite quand il est arrêté en pleine rue et jeté dans la prison d’Evin.

Dans sa geôle, son quotidien est fait d’isolement et d’interrogatoires ininterrompus. Son bourreau a l’air bien décidé à lui faire avouer quelque chose que Yunus ne pense pas avoir commis. Le conducteur de bus ne comprend pas et se retrouve aspiré par la violence d’un régime qui ne laisse aucune place à l’opposition. Entre mots doux et coups qui pleuvent sur son corps déjà affaibli, Haij Saeed cherche à le briser. Il le force à revenir sur sa vie, la mort de ses parents, sa solitude, la rencontre avec les membres du syndicat, et Yunus s’enfonce dans un abîme de doutes : le bourreau devient sa seule interaction, son seul repère dans un système carcéral qui l’écrase.

A l’intérieur de la violence

Et Yunus devient son pire ennemi : l’isolement fait tomber ses dernières défenses et il lutte avec lui-même, seul dans sa geôle. L’auteur ne nous épargne aucun détail des épreuves auquel l’homme doit faire face, d’une écriture directe et précise, qui nous transporte dans un coin de la cellule, à regarder cet homme devenir fou. Amir Ahmadi Arian retranscrit à merveille l’horreur d’un système qui brise les innocents, qui politise chaque acte et qui insinue doute et mensonge dans toute relation. Yunus ne vit plus, il survit difficilement, incapable de se raccrocher à ses souvenirs, se battant contre lui-même pour rester celui qu’il a un jour été.

« Je détestais mon bus, cette carcasse de ferraille que j’avais placé au centre de ma vie pendant tant d’années parce que j’étais trop lâche pour me regarder en face. Au bout du compte, cet engin à quatre roues était devenu une extension de moi-même. Certes, il m’avait apporté un certain réconfort après la mort de ma mère, mais si j’avais une dette envers lui, je lui avais payé depuis longtemps. En vingt-cinq ans, j’avais perdu de vue les limites qui nous séparaient. Alors que je vieillissais et m’épuisais de plus en plus, le bus, lui, se faisait régulièrement réparer et remettre en état.« 

Le.a lecteur.rice ne peut que ressentir la détresse d’un homme pris dans la spirale de la répression et de la violence, qui sent le sol s’effondrer sous ses pieds et doute de pouvoir se raccrocher à lui-même pour survivre. Un roman intense sur les horreurs infligées par un régime qui ne laisse aucune place à la dissidence.

« Et la baleine l’engloutit », Amir Ahmadi Arian (traduit de l’anglais par Marc Amfreville), Editions Grasset, 352 pages, 23€