Samuel et Lucas sont inséparables, se déchirent, et d’un coup, ne sont plus du tout. Alors que Lucas meurt subitement, blessé dans une manifestation, Samuel se souvient. Le premier roman d’Agathe Saint-Maur est cru, violent et déchirant.

Lucas et Samuel se sont aimés, mais se sont aussi fait beaucoup de mal. Ils se sont séparés, retrouvés, puis quittés pour de bon. Et alors que leur duo n’existe déjà plus, Lucas disparaît. Il meurt lors d’une altercation en marge d’une manifestation – jeune, beau et désormais froid. Samuel comprend alors qu’ils ne seront véritablement plus jamais ensemble. Comment accepter la mort quand l’amour s’était déjà épuisé, mais qu’on n’en avait pas encore entièrement fait le deuil ? Livre de violence et d’amours perdues et destructrices, De sel et de fumée raconte la lutte – politique, amoureuse et vivante.

Collision et déchirements

Samuel, en deuil, replonge dans les moments difficiles de sa relation avec Lucas, comme s’ils permettaient de mieux accepter la mort de celui qu’il aime, ou comme s’ils étaient finalement ceux qui étaient les moins douloureux à se remémorer. Ce sont donc des monologues sur leurs séparations, leurs disputes – les bons moments semblant toujours plus rares et plus éloignés que les déchirements. La violence de leurs mots, de leurs coups – comme de leurs ébats – relèvent pour Samuel de la preuve de la vie et de l’existence qu’il a partagé avec Lucas. Existence qui s’est arrêtée brusquement pour Lucas et qui devra prendre un nouveau visage pour Samuel : accepter qu’il ne vieillira pas avec Lucas, que Lucas sera toujours jeune et beau, mais que la vie n’est plus. « Je suis figé devant des non-perspectives d’avenir, béant de douleur, dans l’incapacité de me mouvoir.« 

En se concentrant sur leurs disputes et leurs séparations, Samuel réfléchit à ce qui les rapprochait, mais surtout à ce qui faisait qu’ils finissaient toujours par se déchirer : le politique, comme une troisième personne au sein de leur couple, une barrière entre eux. L’engagement politique de Lucas, antifasciste, les actions de son groupe et les manifestations auxquelles il participait. Samuel et Lucas ne sont pas issus du même milieu social et se rencontrent à Sciences Po : l’éducation petite bourgeoise de gauche de Samuel entre en collision avec le militantisme de Lucas, issu du milieu populaire. Et à travers eux, c’est toute la gauche qu’Agathe Saint-Maur interroge : une certaine gauche qui a oublié les gays et les lesbiennes, les rapports femmes-hommes et qui ne pense plus réellement les rapports de classe. Dans les yeux de Lucas, Samuel représente cette gauche bourgeoise, déracinée, qui donne de la légitimité à des discours extrêmes.

Une lutte permanente

« Je me demande quand on a cessé de se rapprocher pour s’embrasser. A quel moment cette violence s’est immiscée entre nous, sournoise, lichen qui grimpe à l’assaut de ses proies et les enlace, boa doucereux, pour mieux pénétrer leurs interstices, prurit qui dégouline entre les corps et les pourrit de l’intérieur, sabotage interne qui transcende les frontières épidermiques. Je crois que c’est quand nous avons commencé à ne plus faire qu’un, à ne plus respirer hors de l’étreinte de cette mousse empoisonnée, cette infection dégénérée, qu’elle nous a dévorés tout entiers. » Plus le récit avance, plus Samuel s’interroge sur ce qui a mal tourné entre eux, sans embellir la réalité mais en s’appesantissant sur tous les détails qui les éloignaient, tout ce qu’ils ne partageaient pas. Et c’est finalement à travers le négatif que Samuel s’autorise enfin à se rappeler leurs bons moments, la passion qui les a étreint, leur rencontre et la lune de miel qu’ils ont vécu. Temporalité bouleversée où ruptures et regrets précèdent le bonheur, De sel et de fumée ne cache rien de la tristesse de Samuel, de ses efforts pour faire face à ce deuil impossible.

Samuel et Lucas ensemble étaient une lutte permanente. Lutte pour être heureux mais aussi lutte pour exister, dans une société encore homophobe. Lucas fascinait Samuel, culturellement, politiquement, intellectuellement et physiquement. Lucas faisait sortir Samuel de sa zone de confort, de ce qu’il connaissait et maîtrisait, et lui faisait ressentir des sensations nouvelles, lui ouvrait les yeux sur des réalités auxquelles il avait toujours été aveugle. « Lucas n’est pas qu’un garçon avec des yeux et une bouche, et une queue dont il se servirait plus que de raison, il est la personnification d’une conception du monde qui m’attire autant qu’elle m’enchante, parce qu’il m’est impossible de me l’approprier, qui ne refuse pas de voir le mal, le moche, le sale, mais qui y répond par le beau, implacable, inébranlable. » Que représentera cette part de l’existence de Samuel partagée avec Lucas, aussi courte soit-elle ?

De sel et de fumée est la tentative d’un jeune homme de faire un deuil qu’on ne devrait jamais avoir à faire, obligé de fermer à tout jamais une porte qu’on voyait encore entrouverte, comme une évidence. Un premier roman comme une gifle politique et amoureuse.

« De sel et de fumée », Agathe Saint-Maur, Editions Gallimard, 240 pages, 18€