Film somme.

Accompagnant le réalisateur Bertand Bonello alors que celui-ci pense son nouveau projet de film, Antoine Barraud érige un espace-temps fictionnel où l’art se fait peste, écho flou au théâtre d’Antonin Artaud. En résulte une œuvre singulièrement (trop) riche qui vit pour elle, laissant le spectateur quelque peu extérieur à ses mises en jeux intellectualisées.

Si certains réalisateurs aiment à penser l’art au travers de leurs réalisations, ceux qui s’intéressent au processus de création sont un peu plus discret. Ce processus, c’est le travail effectué en amont, la genèse d’un film. Ce qui a lieu avant même la préproduction, alors que l’imaginaire du réalisateur (comme artiste) est soumis à une intense activité de recherche. L’éclosion du germe sous la terre. Plusieurs monuments du cinéma classique hollywoodien ont choisi les coulisses de la production comme espace de l’intrigue mais pas comme problématique (Chantons sous la pluie (1952)). Bergman s’est lui intéressé à l’Artiste et ses démons dans L’Heure du Loup (1969). Antoine Barraud, dans une direction parallèle à celle du maître suédois, développe l’idée d’une monstruosité de l’art.

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Au fil d’un récit arythmique, le réalisateur cherche à mettre en images le processus volatil. C’est avant tout une atmosphère, où le personnage est un peu en-dehors de lui-même et croise des personnages secondaires plus ou moins bizarres, à l’exemple de ce journaliste (sensible Nicolas Maury, déjà croisé dans un rôle similaire dans Les Rencontres d’après-minuit) qui deviendra son ami et une possible muse. La longueur des séquences amène une bizarrerie à l’ensemble. Ces interactions mènent des scènes qui nourrissent Bertrand, sans que cette influence diffuse ne soit martelée. Si ce personnage de réalisateur affirme régulièrement qu’il ne sait pas ce qu’il veut ou ne comprend pas ce qu’il voit, la tâche qui grandit dans son dos trahit cette évolution inconsciente. De même de certaines idées de mise en scène qui génèrent une poésie du monstre dans l’imaginaire du spectateur : ce plan dans le bar, où le visage de la femme (Géraldine Pailhas), en très gros plan, est flouté alors que le point est fait sur le reflet de Bertrand dans un miroir, met le couple face à face mais à une échelle de plan différente.

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En parallèle, la recherche d’un tableau pour le long-métrage fantasmé amène des scènes de visites de musées à se répéter. Ce leitmotiv permet la réflexion sur la force du lien d’attraction (entre Bertrand et  une historienne de l’art joliment interprétée par Jeanne Balibar…) dans une recherche artistique, mais Barraud tente également d’y développer une mise en scène du tableau, en vain. Il multiplie les cadres, essayant de faire ressortir l’essence des tableaux. Mais contrairement à Frederick Wiseman qui dans le récent National Gallery laissait la parole libre au cadre, le commentaire des acteurs oblige à une unique interprétation un peu pompeuse. Associée à l’énumération excessive des peintres et tableaux, cette marche systémique enferme le sujet au lieu de l’ouvrir, et le rend difficile d’accès au spectateur. Et ce, malgré un humour plaisant basé sur l’improvisation partielle du jeu des comédiens et la longueur des scènes.

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Antoine Barraud a en réalité mis plusieurs films dans Le Dos rouge et c’est là que le bât blesse. En plus des thématiques sur l’artiste en quête et le monstre dans l’art (d’où une flopée de références) s’ajoute un regard sur Bertrand Bonello comme réalisateur qui s’accompagne de ses thématiques et obsessions à lui (des projets annulés, notamment autour du Vertigo de Hitchcock). L’alchimie voulue entre leurs univers et leurs personnes est totalement déséquilibrée par ce trop-plein, mené par un amour boulimique de cinéma. On peut difficilement critiquer ce dernier point, mais le rendu final est, au-delà d’une poésie certaine, maladroit et improductif.

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