Jodorowsky’s Dune, c’est l’histoire incroyable d’un des plus beaux rêves du cinéma. Raconté et mis en image par la réalisation aussi excellente qu’empathique de Frank Pavich, le documentaire mêle savamment interviews, illustrations et bande son de qualité. Au départ, Dune est un roman de Science-Fiction publié en 1965 par Frank Herbert. En 1974, le producteur Michel Seydoux propose à Alejandro Jodorowsky (Connu à l’époque pour ses hallucinatoires El topo et La montagne sacrée) de l’adapter au cinéma. Jodorowsky accepte et rassemble ses « guerriers » artistiques, ses acteurs spirituels et ses groupes psychédéliques pour former l’un des projets cinématographiques les plus ambitieux de son époque : une fantastique épopée que le réalisateur Frank Pavich retrace dans son documentaire Jodorowsky’s Dune.

Alejandro Jodorowsky
Alejandro Jodorowsky

Le documentaire est organisé de façon chronologique, ce qui permet de mesurer l’évolution progressive d’un projet qui paraissait, dès le départ, complètement fou, puisque Jodorowsky accepte la proposition de Michel Seydoux sans même avoir lu le livre de Frank Herbert ; il s’exclame dans le documentaire qu’il aurait tout aussi bien pu tenter une adaptation du Don Quichotte. Dans ce film, les interviews tiennent une place d’une importance considérable et lui confèrent une valeur testamentaire: Jodorowsky nous raconte ses déboires avec les folies excentriques de Dali qui acceptait de jouer pour lui à condition « d’être l’acteur le mieux payé du monde », son fils Brontis Jodorowsky rappelle quant à lui son entrainement 6h par jour, 7 jours sur 7 pendant deux ans pour pouvoir incarner l’un des personnages du film, Dianne O’Bannon témoigne de la dépression nerveuse de son feu mari Dan O’Bannon suite au refus du projet par les studios hollywoodiens… Tous ces visages et voix se superposent pour témoigner et permettre au spectateur de vivre à nouveau toutes les étapes de cette aventure rocambolesque grâce aux yeux de ceux qui l’ont réellement vécue.

Dessin de Chris Foss
Dessin de Chris Foss

La dimension humaine du film touche une corde sensible, et l’on a l’impression de renoncer à un rêve incroyable (celui de pouvoir voir le film un jour) au moment même où les différents intervenants rapportent le récit de leur renoncement personnel. Pourtant, c’est de ce renoncement que naît la qualité du documentaire, si réussi qu’il permet de visualiser le film à travers sa réalisation : si l’on renonce à la bande son psychédélique de Dune qui aurait du rassembler Pink Floyd et Magma, on obtient grâce au documentaire une bande son toute aussi surnaturelle, imaginée par un Kurt Stenzel ayant parfaitement saisi l’atmosphère qui aurait du être celle du film ; si l’on renonce aux incroyables dessins de Moebius, on les retrouve mis en mouvement et assemblés les uns avec les autres grâce à une réalisation qui nous permet ainsi d’avoir un accès privilégié à l’énorme exemplaire du storyboard.

Dessin de H.R Giger (on peut clairement y voir l'influence à venir sur les visuels d'Alien et Prometheus de Ridley Scott)
Dessin de H.R Giger (on peut clairement y voir l’influence à venir sur les visuels d’Alien et Prometheus de Ridley Scott)

Aussi, si le documentaire parvient à créer l’ambiance du film comme on aurait aimé le voir, et à nous donner l’impression d’y assister alors même qu’il n’a pas été produit, (prouesse remarquable s’il en est!) Frank Pavich réussit en plus à rappeler l’influence majeure et souvent ignorée de ce film « fantôme » : Alien, Star Wars, Prometheus ou encore Total Recall ont été profondément marqués par « l’empreinte Dune », puisque l’équipe de Jodorowsky, composée des dessinateurs H.R Giger, Moebius, et le maître des effets spéciaux Dan O’Bannon, a par la suite travaillé sur ces films ayant révolutionné la science-fiction. De plus, certains effets prévus dans le scénario ont été réutilisés par de nombreux réalisateurs, comme le plan subjectif du robot qui analyse une scène que l’on retrouvera dans Flash Gordon et Star Wars… Malgré son absence de réalisation aboutie, le film a essaimé un large panel du cinéma de science-fiction en en élargissant les perspectives d’imagination et de réalisation.

Dessin du vaisseau pirate par Chris Foss
Dessin du vaisseau pirate par Chris Foss

Ces perspectives élargies signeront malheureusement la fin de ce projet hallucinant qui devait rassembler les grands Salvador Dali, Orson Welles, Chris Foss, David Carradine, Mick Jagger, Moebius, Giger, Pink Floyd… Trop long (entre 12 et 20h), trop cher (15 millions de dollars, ce qui correspond à 50 millions aujourd’hui), trop ambitieux imaginativement, le Dune de Jodorowsky est rejeté par Hollywood pour des raisons que Disney énoncera clairement : « C’est vraiment un projet formidable, mais c’est comme le Concorde. Pas ici ». Pourtant, il parait impossible de sortir de la salle dépité et sans un sourire aux lèvres : le documentaire remplit joyeusement l’ambition initiale de ce film avorté, celle d’en faire un « prophète » et un précurseur spirituel qui aura profondément changé la culture SF au cinéma.

https://youtu.be/01cvnGEqYmA

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